Il lui serra la main fortement. Le comte sortit sans pouvoir prononcer un mot.
Ces choses se passaient aux environs de midi. Un brouillard lucide, mais pourtant impénétrable au regard, s’exhalait du lac et tendait une gaze claire derrière les vitres. Tout d’un coup cette gaze se déchira et, par la déchirure jaillit, à la manière des projections de théâtre, un faisceau de clarté jaune et chaude. Puis le voile entier se partagea en lambeaux, s’émietta, se volatilisa, et le paysage du lac redevint éblouissant. Aussitôt le prince voulut se lever. Son valet de chambre et Madeleine hâtèrent sa toilette. Il avait faim.
— Qu’on serve le lunch dans le petit salon, dit-il. Toi, Madeleine, tu déjeuneras avec moi. Ah ! pas d’objection, n’est-ce pas ? Tu déjeuneras avec moi.
Elle y eut moins d’embarras qu’on ne l’aurait supposé : rien ne la troublait, des événements de la vie matérielle, parce qu’elle ne leur demandait ni joie ni profit. La gaîté du prince, pendant ce repas tête à tête, la surprit et la ravit. Gaîté un peu nerveuse, réaction contre la mortelle angoisse de la veille : on eût dit qu’il prenait sa revanche sur Stéphanie et voulait se prouver à lui-même qu’il renaissait, qu’il vivait. Il ordonna à Madeleine de goûter au champagne sec qui était sa boisson ordinaire et que le médecin lui permettait à doses modérées ; il s’amusa de la grimace qu’elle fit, buveuse d’eau et de bière légère depuis l’enfance ; sept ou huit fois dans sa vie (la dernière au Café franco-suisse) elle avait goûté à du vin rouge… Mais comment eût-elle résisté au bonheur de voir son malade rasséréné, et dépouillant pour elle tout ce qu’elle redoutait de lui : la perversité et l’ironie ? Il était sincère quand il lui dit :
— Je ne vaux rien, et malgré deux rudes coups que j’ai reçus ici, je n’ai pas changé. On ne change pas !… Si je redeviens solide et libre, j’ai bien peur de recommencer ma mauvaise vie. Mais j’ai changé pour toi, et aucune femme n’aura connu l’homme que je suis avec toi. Je suis désarmé contre toi, comprends-tu ? parce que j’ai besoin de toi, telle que tu es, petite sainte, et que j’ai une peur superstitieuse de te défaire… Tu ne peux pas comprendre !
En effet, elle ne comprenait pas : mais les mots qu’elle écoutait la berçaient, et elle laissait dire. S’il l’attirait contre lui et lui baisait les yeux et les joues, elle ne résistait pas : elle sentait que d’un mot elle pouvait l’arrêter. Ces caresses lui étaient douces comme celles d’un frère chéri ; elle n’en était point troublée. Un contact, une pression de main, un baiser ne risquaient pas de l’émouvoir : c’était du fond de son âme, de ce mystérieux inconscient où sa féminité demeurait tapie, intacte et pressante, que pouvait monter la révélation de l’amour.
Quand cette dînette, où le prince s’enchanta lui-même à une façon d’aimer qu’il n’avait plus pratiquée depuis ses sorties de collégien chez le général Delenca, s’oubliant exprès et cherchant le bonheur de l’autre, il exigea que l’ange s’étendît sur le divan du petit salon et se reposât.
— Mais je ne suis point lasse !…
— C’est un ordre. Tu as beau être en acier, on ne résiste pas indéfiniment à la vie que je te fais mener. Étends-toi ici.
Lui-même traîna près du divan un gros coussin formant tabouret et s’y assit ; puis il posa sa tête sur la poitrine de la jeune fille. Elle s’y prêta sans hésitation ni méfiance. Le malade plongea d’ailleurs tout de suite dans le plus profond repos, corrigeant l’insomnie initiale de la nuit précédente. Elle, bien qu’elle ne redoutât rien de lui, ne put s’assoupir, même un instant. Elle était trop heureuse : il lui semblait que sa jeune santé enveloppait le dormeur, dans cette maternelle étreinte, et le pénétrait. Le cou du prince, qu’elle entourait de son bras, s’appuyait à son sein gauche ; elle percevait à la fois le rythme de leurs deux vies. D’abord l’artère du malade battit en désordre, tantôt active à l’excès, tantôt presque défaillante, tandis qu’au flanc de la paysanne les pulsations se succédaient à intervalles courts, mais égaux. Puis, comme par l’effet d’une mystérieuse endosmose, les deux rythmes s’harmonisèrent. Vint un moment où l’oreille de Madeleine n’entendit plus qu’un seul choc géminé. Elle en fut puérilement joyeuse. Le trésor de maternité que recèle l’âme de toute vierge sage, elle l’épancha sur ce viveur dont la débilité douloureuse refaisait un enfant. Furtive et ardente, elle posa ses lèvres sur sa tempe et les y laissa appuyées, guettant, pour qu’il ne surprît pas le secret de ce baiser, le plus léger mouvement de celui qui reposait sur son cœur.