— Bien avant de vous connaître, j’ai aimé votre visage.

Il ne comprit pas : il ne pouvait pas comprendre. Que de paroles prononcées par cette enfant lui demeuraient inexplicables et dont le sens mystérieux lui imposait cependant ! Il l’attira contre lui et, de ses lèvres fermées, effleura sa bouche close ; un grand frémissement le convulsa. Elle, au contraire, soudain anxieuse, sentit s’évanouir l’émoi de tout à l’heure.

— Allons, dit-il, appelle pour qu’on me déshabille et qu’on me couche. Tu ne me quitteras pas ? Tu resteras près de moi comme hier ?

Elle eut un rire qui l’enchanta, en disant :

— Vous le savez bien !

Depuis que la blessure était cicatrisée, c’était le valet de chambre qui le dévêtait, aidait à sa toilette et lui passait son pyjama de nuit. Il fit rappeler Madeleine quand il fut couché. Elle eut la surprise de le trouver calme ; elle ne se doutait pas qu’elle avait cicatrisé d’un mot, tout à l’heure, une blessure plus douloureuse que celle du stylet : la blessure faite au prince par Stéphanie quand, au contact de son visage, elle avait laissé percer sa répugnance… A présent, le prince se complaisait à penser : « Un jeune être sain et sincère comme cette enfant a du plaisir à me regarder, à mettre ses lèvres sur ma tempe. » Il fut tendre et simple avec elle ; il s’inquiéta de sa fatigue, et comme, tout en lui tenant les mains, il la voyait fléchir sous le sommeil, il lui dit :

— Je me sens bien et je suis sûr de m’endormir. J’exige que tu ailles te reposer dans ta chambre et dans ton lit. Je ne veux pas abîmer mon ange.

Elle résista, mais il tint bon. Elle le signa de son pouce sur le front, puis, brisée et comme grisée de fatigue, elle gagna docilement sa chambre et son lit.

Elle dormit enfin ; elle dormit longtemps. D’abord d’une torpeur où se dissolvait l’extrême lassitude de son corps, puis d’un sommeil moins opaque, où transparurent les souvenirs de cette émouvante journée. Elle revécut le plus doux de tous, quand la tête de son maître, de son enfant, reposait sur elle. De nouveau, elle osait lui presser le front de ses lèvres, et son bonheur grandissait à mesure que leurs deux cœurs s’approchaient de battre d’accord… Quel sommeil pourrait résister à tant de joie ! Le voile peu à peu s’amincit. Est-ce qu’elle dort ? Elle a peine à ressaisir la réalité des choses. Non, elle ne dort plus. Elle est toujours étendue dans son lit, et pourtant sa bouche est sur le front du maître, et le rythme de leurs deux vies palpite à l’unisson. Il dit tout bas :

— Si tu m’ordonnes de partir, je partirai.