Elle le serre plus tendrement encore ; il est immobile ; il ne parle plus… Voici qu’il s’assoupit de nouveau, et qu’elle-même, une douce torpeur la reprend…

Comment son innocence pourrait-elle pressentir et craindre la puissance magnétique du sommeil à deux et le déchaînement des forces de l’amour, alors que la conscience ne les contrôle plus ?


Une des plus étranges désharmonies de l’homme, n’est-elle pas que, détenant une parcelle du pouvoir de création et de continuité, — hors de quoi il ne marque sur les choses qu’une empreinte frêle et caduque, — l’exercice de ce pouvoir formidable soit pour lui un objet de dévergondage, de vergogne ou d’ironie ? Son exaltation d’un instant, on dirait qu’il la désavoue : il rougit d’avoir été dieu. Mais, qu’il y consente ou non, la communion absolue d’un autre être et de lui, si fortement proclamée dans les écritures, est irrévocable : ils seront deux dans une seule chair. Communion que les participants peuvent renier ou rompre. S’ils l’accueillent au contraire (et c’est le propre de l’amour), elle va bien au delà de la chair, et « ils sont deux dans un seul esprit ».


Le jour était haut quand le prince Paul rouvrit les yeux. La chambre de sa gardienne l’environnait. Son premier regard l’aperçut vêtue de son costume d’infirmière, agenouillée au chevet : on ne voyait que le haut de son voile blanc d’où les cheveux blonds débordaient, et un peu de son front. Ses mains se croisaient étroitement sur sa figure. L’âme du Don Juan meurtri et délaissé s’imprégnait désormais d’un peu de l’âme de l’ange. Il laissa monter en lui le flot de tendresse et de pitié. Il dit le nom de l’ange, très bas. Elle libéra aussitôt son visage de ses mains et leva vers lui des yeux humides, mais sans tristesse. Quelques instants, ils ne purent se parler. Ce fut elle qui, devinant son anxiété et soucieuse qu’il ne souffrît point, lui entoura la tête de ses bras et reposa ses lèvres sur sa tempe. Au bout de quelques instants, il osa dire :

— Est-ce que tu me pardonnes ?

Elle ne put répondre, mais elle le serra plus étroitement.

Après un silence, il dit encore :

— Je voudrais vivre…