— Paul… (elle se reprit) le prince s’y opposait. Il ne voulait pas attendre… On dit que les délais sont si longs.
Comme elle prononçait ces mots, Stéphanie sentit que le regard du Père, immobile sur elle, lisait dans sa conscience. Elle n’osa pas achever.
— Oui, murmura le Père. C’est bien l’homme qu’on m’a dépeint. Il voulait sur vous la victoire complète… l’abjuration. Une sorte de Polyeucte satanique. Vous avez cédé… vous avez divorcé… Et sous quel régime avez-vous épousé le prince Paul ?
— Mais… civilement d’abord, selon la loi du pays. Et religieusement ensuite selon le rite orthodoxe.
Une pause. Puis :
— Quelle a été l’attitude, vis-à-vis de vous, de la famille royale ?
— De la résistance d’abord, naturellement. Mais, comme l’opinion publique était favorable à notre mariage, — le prince est très aimé du peuple, — et aussi, parce que… son amitié pour moi d’abord, le mariage ensuite parurent tellement l’assagir… le roi et la reine m’ont assez vite adoptée. Je n’ai eu guère contre moi, à la cour, que la princesse Marie, la tante de Paul, qui est fort bizarre, son cousin Charles-Henri, qui le déteste.
Le silence régna quelque temps entre les murs vert pâle de la pièce. Stéphanie ne quittait pas le Père des yeux : elle éprouvait un soulagement à lui parler, et si pénible que fussent pour elle les souvenirs qu’il faisait revivre, elle souhaitait qu’il l’interrogeât de nouveau. Or, en ce moment, l’esprit du moine semblait absent, et l’on eût dit qu’il avait oublié la retraitante. Il regardait du côté de la fenêtre. Des nuages traversaient le carré de ciel bleuâtre, des nuages blancs et gris, qui par intervalles masquaient le soleil. La cime déjà rousse d’un marronnier oscillait sous des poussées de brise. Le Père observait tranquillement cela, en tapotant des deux mains le rebord de son bureau. Et Stéphanie en profitait pour incorporer à sa mémoire ce masque triangulaire, ce crâne tondu de si près que la tonsure ecclésiastique s’y distinguait à peine, cette figure bourgeonnée et pourtant austère, avec la bouche forte des portraits du XVIe siècle, ce nez étrange, ce nez puissant en forme de gouvernail, un peu obliqué vers la droite. Stéphanie osait regarder parce que les yeux arrondis, les yeux d’oiseau du Père étaient en ce moment détournés. Dès qu’il les ramena sur elle, elle abaissa les siens.
— Alors… le prince a changé de conduite aussitôt après vous avoir épousée ? dit le prêtre, comme s’il n’avait pas interrompu l’interrogatoire.
— Oui, mon Père.