— C’est cela… Vous ne connaissez même pas mon nom. Et vous ne savez pas…

Et lui prenant les mains, qu’elle serra à les meurtrir, et recommençant le tutoiement qui venait de lui-même à ses lèvres de grande dame :

— Tu ne sais pas que je ne me suis pas confessée depuis plus de deux années ?… que si je m’étais confessée, aucun prêtre n’aurait pu m’absoudre, et que j’ignore si le Père Orban le pourra lui-même ? Je suis hors de l’Église, entends-tu ? Hors de la communion des fidèles. Je suis mariée à un homme, et voilà deux années que je vis avec un autre.

— Jésus, dit la jeune fille, n’a pas dédaigné la Samaritaine, et pourtant il lui a dit : « Tu as eu cinq hommes, et celui que tu as en ce moment n’est pas ton mari… »

Il y avait tant de sérénité dans la réponse de Madeleine que Stéphanie comprit alors ce qu’avait dit d’elle le Père Orban :

« Elle traverse la boue sans tacher sa robe et le feu sans se brûler. »

— Moi, murmura-t-elle, comme pour elle-même, j’ai trop souillé ma robe… Vois-tu, reprit-elle, s’adressant à Madeleine, j’ai honte d’être ici. Ma présence auprès de toi me fait honte.

Son exaltation s’activait, elle parlait, parlait, comme affranchie du contrôle de toute convenance, et de sa propre volonté :

— Ce n’est pas ma faute, peut-être ! Je n’étais pas née pour aboutir à cette pourriture. Je ne demandais qu’à être une femme mariée honnête, à avoir des enfants, à vivre… platement, comme une petite bourgeoise, dans ma province.

Elle sanglotait à présent, retournée à une sorte de puérilité soignante. Madeleine l’observait, sans l’interrompre, avec des yeux attentifs qui ne marquaient aucun étonnement.