Cela fait, elle remit sa veste de soie, bondit sur ses pieds nus jusqu’au cabinet de toilette, fit gicler l’eau des robinets du lavabo. L’eau, trop brusquement projetée dans la conque, cracha des gouttelettes sur le pyjama : ce qui provoqua l’explosion d’un de ces jurons italiens mêlant la religion et l’ordure, qui sortit de sa bouche charmante comme le crapaud du conte sort des lèvres de la princesse. L’eau tiède dilua le carmin des doigts. Quand elle les eut essuyés, elle hésita à aller réveiller dans le cabinet voisin sa femme de chambre, la Marta, qui était sa sœur de lait. Elle avait envie de n’être plus seule, de parler, d’entendre parler. Et tout, aux cinq heures et demie qu’il était, demeurait silencieux dans l’hôtel. Nerveuse, incapable d’un long sommeil tranquille, elle se levait souvent ainsi plusieurs fois par nuit, réveillait Marta et la forçait, pesante de sommeil, à causer avec elle jusqu’à ce que, brusquement, l’envie de dormir la prît à son tour et, coupant toute conversation, la jetât sur son lit pour quelques heures. Mais, cette fois, elle ne fit qu’effleurer le bouton de la porte et revint, sérieuse, décidée, vers sa chambre. Face à l’entrée du cabinet de toilette, une autre porte était ouverte : un rideau en drapait la baie vide. La Montarena leva le rideau et pénétra dans une seconde pièce beaucoup plus vaste. Les deux fenêtres en étaient fermées, rideaux tirés. L’atmosphère, lourde d’un sommeil humain, suffoqua la jeune femme, qui courut ouvrir une des fenêtres : mais, cette fois, elle disciplina sa fougue, et ce fut sans bruit, avec précaution, qu’elle tira les rideaux et entre-bâilla les châssis. Le store aux lamelles de bois laissa désormais filtrer, avec l’air, assez de lumière pour les yeux de l’intruse. Elle se rapprocha du grand lit. Une forme humaine y reposait dans une immobilité funèbre. La Montarena, de la même allure souple et comme feutrée, fit le tour du lit, s’installa d’un geste de chatte sur l’extrême bord libre de la couverture et contempla son ami vivant avec la même attention qu’elle avait tout à l’heure fixée sur le portrait.

Le prince Paul ne bougeait pas et ne semblait même pas respirer, sombré, après une moitié de nuit ravagée par les caresses, dans ce profond sommeil de l’aube inaccessible au bruit et aux lumières. Lui, qu’un trot de souris sur le tapis ou une raie de clarté glissant sous une porte empêchaient parfois de dormir, il demeurait inerte et inconscient sous le reflet de la fenêtre entrebâillée et malgré les bruits de sonneries et de jets d’eau qui commençaient à brusquer le silence.

Frileux, même au cœur de l’été, il avait ramené la couverture jusqu’au menton, jusque sous la barbe qui semblait s’agrafer en pointe sur la lisière du drap. La Montarena pensa (et cela la fit rire silencieusement) : « Une tête de guillotiné. » Mais, tout de suite sérieuse, elle profita de la lueur grandissante pour épier de tout près les traits de son amant. Le beau visage que la barbe engloutissait par le bas, le visage casqué de sombres cheveux roux, entaillé de stries horizontales au front, de rides étoilées aux yeux, de hachures verticales aux joues, — meurtrissures qui n’étaient évidemment pas le fait de l’âge, — c’était bien, à cette heure, la ressemblance de Pan ironique et salace, objet de terreur et de désir, savant dans l’art de faire achever à ses victimes un appel éperdu d’angoisse dans un sourd gémissement de bonheur. Chose étrange, l’élégance du dessin facial, la noblesse des traits n’étaient en rien diminuées par les ravages qu’avaient imposés non seulement l’abus du plaisir, mais l’usage intermittent de l’opium, rapporté d’un voyage en Orient. La Montarena évalua ce qui, dans ces ravages, était le fait de la nuit récente, de cette nuit qui lui avait appartenu ; elle murmura : « Almeno, questa volta, non ci sara questa puttana di contessa che l’avra messo in quelle stato. — Au moins, cette fois, ce ne sera pas cette … de comtesse qui l’aura mis dans cet état… » Et une autre idée s’enchaînant subitement à celle-ci, elle se remit sur pied, fit le tour du lit, glissa, sans le moindre bruit, jusqu’à un chiffonnier où le dormeur, après quelques pages lues, avait déposé le livre qu’il lisait, poignardé par un coupe-papier qui était un vrai stylet sarde. Avec une muette adresse de cambrioleur, la Montarena prit le livre, en ôta le coupe-papier et feuilleta les pages. Il s’en détacha une lettre glissée dans son enveloppe, une lettre qu’elle avait vu remettre la veille au soir entre les mains de son amant, et dont elle n’avait pas osé demander la provenance : car, malgré cent disputes où elle ne lui ménageait pas les injures populacières, qui le faisaient rire aux éclats, il lui imposait encore, après trois mois de liaison. Elle tira sans vergogne la lettre de l’enveloppe et la lut avec lenteur, car elle était presque illettrée, n’y comprit par grand’chose — c’était du français — déchiffra le nom du signataire : Osterrek, comprit tout de même qu’il ne s’agissait ni de femme rivale, ni d’elle-même. Alors, ayant replacé toutes choses en ordre, elle refit le tour du lit, attira une chaise, s’assit au chevet, face au dormeur, et, son fin menton dans la main gauche, elle médita sans quitter du regard la tête meurtrie au poil roux foncé que le drap guillotinait.

Dans sa tête à elle, au front bas, aux durs sourcils ras qui semblaient deux fines applications d’une fourrure de bête, l’agitation tumultueuse de la pensée opposait un bizarre contraste à cette précision rythmée des gestes qui appareillait ses mouvements à une danse, même dans la colère la plus rageuse. En ce moment, regardant le sommeil appesanti du prince, malgré l’immobilité de son propre visage, elle oscillait entre la joie de la revanche et la rancune des disputes.

La journée de la veille avait été, en effet, une des plus tumultueuses dans cette liaison de perpétuel tumulte. Seule, la matinée s’en écoula dans le calme. Tard levés, tard vêtus, les deux amants étaient descendus se baigner sur la petite plage qui, de l’hôtel même, plongeait dans le lac. La Montarena, riche de tous les vices, et qui eût trouvé naturel d’amener une prostituée dans le lit du prince, manifestait par ailleurs une jalousie féroce contre les femmes que le prince distinguait, même un instant.

Or, le prince avait observé, avec un visible agrément, une baigneuse en maillot bleu, svelte et robuste, qui nageait à merveille sans lui accorder, en apparence, la moindre attention. Cela avait suffi pour que la Montarena quittât brusquement la plage. Le prince ne l’avait pas suivie, continuant à s’intéresser à la baigneuse bleue. Dix minutes après, le chasseur était venu l’avertir que « Madame était malade et le priait de monter ». Il accéda avec négligence, non pas que les scènes de Lody (c’était le prénom de théâtre de la Montarena) l’effrayassent : le plus souvent, il s’en divertissait comme d’un spectacle, mais, cette fois, il lui déplaisait d’interrompre son observation. Revenu au contact avec la Montarena, il avait subi la rage, les pleurs, les injures, les menaces de cette Euménide déchaînée, avec son sourire de Pan, ne perdant jamais l’occasion de l’interrompre par une ironie, ou par un bref mot de mise au point, la banderillant de sarcasmes acérés qu’elle comprenait mal, parfois la calmant d’un mot d’admiration sincère que valait telle attitude furieuse et belle, vite retournée à l’envie de crier, de frapper, de mordre… Et le prince n’avait dû qu’à la prestesse d’un dérobement du buste (il y excellait) d’échapper au choc d’un presse-papier fait d’une pierre du lac, que lui lançait contre le front, avec une précision de championne de tennis, l’Euménide aux joues incendiées.

Cela avait, comme toujours, fini par un corps-à-corps, le prince maîtrisant la femelle furieuse, habile à échapper une main pour griffer, à virer à temps la tête pour happer, dans une morsure, le poignet, voire la joue de son amant. Elle lui fit même, d’une de ces morsures, saigner la lèvre d’en bas, et le prince ne s’en aperçut qu’aux gouttes de sang qui tombaient sur la chemise en lambeaux de Lody. Les yeux de celle-ci, en même temps, avaient des taches écarlates. Calmée, immobile, elle balbutia : « Paul, je t’ai blessé… Je ne voulais pas… » Tandis que lui, subitement pâle de rage, la retournait sur le lit, le ventre plaqué contre le drap, et la maintenant de la main gauche dans le creux des reins, s’armait d’une petite ceinture de cuir traînant à portée de sa main, — la ceinture que la mode adaptait alors aux maillots de bains, — et lui zébrait le dos d’un coup unique, mais aussi violent que ceux dont naguère, à son régiment, on fustigeait encore les soldats fautifs. Le coup donné, il s’arrêta, dégrisé. Alors, il avait vu Lody se retourner vers lui, la figure ardente, les yeux en fièvre. Ses bras se tendaient et sa voix râlait de ce ton rauque qu’ont les félines pour l’appel d’amour :

— Viens !

Il s’était précipité dans les bras qu’elle lui tendait, retournée sur sa hanche douloureuse, et, après une étreinte aussi soudaine, aussi brève que l’amour des oiseaux en plein vol, tous deux s’étaient abîmés dans un sommeil incoercible, la martyre et le bourreau enlacés. L’ombre nocturne s’épandait au moment de leur réveil. Ils n’avaient quitté ni la chambre ni le lit ; Marta leur avait servi des cocktails qu’elle composait et secouait à merveille, puis un souper substantiel. Et ce n’était que fort avant dans la nuit que la Montarena avait regagné sa chambre, laissant le prince abîmé dans un sommeil qui lui donnait l’apparence de la mort.

Voilà les souvenirs que remuait, assise devant le visage de son amant, le singulier androgyne qui ressentait encore sur sa chair tendre la zébrure de la lanière de cuir :