Vis-à-vis du Palace, d’une blancheur de craie, des branches souples se courbaient sur la rive opposée, depuis les hautes ramures jusqu’à la surface de l’eau ; et ces branches semblaient agrafer immuablement la forêt au lac, leurs pointes emprisonnées dans l’eau aussi solidement que leurs pousses natives dans le tronc nourricier.

Comme le reste du paysage, dormait le vaste palais de craie. Beaucoup de ses fenêtres opposaient à l’aube leurs rideaux de bois jaune tirés à fond, de haut en bas. Plusieurs étaient grandes ouvertes : mais elles dormaient tout de même. Leurs rectangles noirs concentraient et gardaient jalousement la ténèbre nocturne sur le sommeil des vivants, endormis parmi tout le sommeil environnant.

Soudain, sans que la lumière eût varié, sans qu’un mouvement eût dérangé ses lignes, le paysage entier se réveilla : deux prunelles humaines le reflétaient. Au troisième étage du palais de craie, dans l’étroite loggia qui s’appuyait en prisme sur la façade, la vie était apparue : la vie d’un petit être aux vêtements de sexe indécis, comme lui-même, une face pâle coiffée court de cheveux noirs, des yeux bruns si lumineux qu’ils semblaient concentrer toute la vague lumière d’alentour. Homme ? Femme ? Même de tout près, on n’eût pas su le dire. Les deux pièces de son pyjama en soie paille, rayée de jaune plus foncé, pouvaient habiller valablement une de ces jeunes femmes qui prennent à l’homme sa coiffure, sa parure et son allure, ou l’un de ces adolescents sinueux, indolents et parfumés, qui poursuivent la ressemblance des femmes. Ainsi se crée, spécialement pour les lieux de plaisir des capitales et les caravansérails comme celui-ci, un tiers-sexe étrange où les hommes ressemblent, non pas exactement à des femmes, mais à des femmes qui singent des hommes. Et réciproquement.

L’être adolescent qui, penché sur le paysage assoupi, lui avait, d’un regard, redonné la vie, était beau. Ce regard foncé vivait intensément dans un de ces visages dont la pâleur même est un feu, comme pour le fer porté au blanc. Ses courts cheveux noirs, affranchis par le sommeil de l’esclavage de l’ondulation, luisaient comme des surfaces de marbre poli sous la clarté naissante. A peine surgi de son lit, il avait eu le temps, le souci, avant de contempler cette heure initiale, de rougir ses lèvres, et cette tache de faux rouge, de rouge amusant par son exagération même, achevait toute sa physionomie, avec la pâleur du teint, le luisant sombre des cheveux, les durs yeux bruns.

Comme par la magie de son regard, on eût dit que le paysage s’étirait. Le crêpe mauve du ciel s’amincissait, allait se déchirer ; le lac frissonnait sous d’invisibles frôlements ; les rameaux de saules, au lieu d’être figés dans l’eau, s’en libéraient et la griffaient de leurs lancéoles grises ; l’obscur chœur des verdures chuchotait et, par endroits, un suintement de sources, avec la fuite rayée d’un lézard, dénonçait la vie secrète des rocs immobiles.

Des pépiements incertains, dont on ne pouvait encore distinguer s’ils sortaient d’un étirement de ramures ou d’un gosier d’oiseaux, commencèrent de troubler le silence. Puis ce fut, des profondeurs boisées, un cri léger, d’abord isolé, puis alterné, puis explosant unanimement et ne s’arrêtant plus. Un grand oiseau fut lancé des branches vers le ciel, comme par une catapulte, et traversa le lac en jetant une clameur. Dans de fugitifs ronds argentés, des poissons sautèrent hors de l’eau, juste le temps, eût-on dit, d’engloutir la gemme rose cueillie par leurs écailles à la clarté qui roulait de l’Orient. Enfin, ce fut le jour, le jour encore tendre et puéril, mais roi déjà de toutes choses, et dont la royauté replaçait toutes choses en l’ordre accoutumé, en fonctions millénaires : ciel azuré, air mobile, ondes frémissantes, forêt aux gestes majestueux, rochers tour à tour humides sous leurs mousses, ou calcinés au soleil, mais vivants.

L’adolescent ambigu bâilla comme un petit de tigre, lentement, avidement, — s’étira, — fit trois ou quatre aspirations bien rythmées, évidemment apprises des professeurs de culture physique, puis quitta la loggia demi-hexagonale et rentra dans son appartement.

L’appartement, c’était une pièce à un lit, peu grande, et un cabinet de toilette d’égale dimension. A force de banalité, ce décor n’était pas désagréable, tant il réalisait ce que la mémoire et l’imagination suscitent en nous, quand on pense : une chambre de palace, pourvue de ce que les architectes, les hôteliers et les mercantis appellent : « tout le confort ». Et peut-être croient-ils vraiment que c’est là tout le confort : tapis rouges à petits dessins géométriques, cuivres du lit, acajou clair des meubles, et d’autre part, les nickels, le faux émail, les tuyaux apparents camouflés en argent mat, rien n’y manquait. Mais, sur cette banalité, le passant ambigu avait encore jeté de la vie, de sa vie. Dans le cabinet de toilette, la baignoire, restée pleine du bain de la nuit, le bain de mystère auquel nul n’assiste sinon le complice, exhalait un parfum où il y avait de l’ambre et quelque chose d’inconnu, un parfum poivré, sylvestre, qui se dégageait de l’adolescent lui-même. Dans un coin de la chambre, une malle, une malle ouverte, le casier du dessus à demi chaviré vers le fond, cristallisait en remous multicolores de soies, de brocarts et de dentelles l’instant d’impatience d’une femme. Car l’habitant était bien une femme, et c’était la Montarena.

Maintenant elle se penchait, immobile et attentive vers le cadre d’une photographie posée sur la commode près de la fenêtre. Elle l’observait, sans que rien de son visage révélât ce que cette observation lui faisait ressentir. C’était le portrait d’un homme d’une quarantaine d’années : ses cheveux abondants se partageaient sur le front avec un mépris de la mode que traduisaient aussi la barbe fine taillée en pointe équarrie, le col mou, la cravate nouée avec une ingénieuse négligence. C’était plutôt, selon les conventions courantes, le portrait d’un artiste que celui d’un homme du monde. Mais quiconque aurait eu présent à l’esprit le mot célèbre du baron Klinthal : « Il ressemble à la fois au Christ et au dieu Pan », aurait immédiatement reconnu le prince héritier fugitif, dont les frasques avaient tour à tour désolé et diverti une Cour, et qui redonnait pâture à la chronique depuis que sa femme légitime, après deux ans de patience qu’on traitait de complicité, l’avait quitté, préférant la rupture à l’acceptation, sous le même toit, et plus que sous le même toit, d’un partage avec la Montarena.

Celle-ci acheva brusquement sa contemplation de façon imprévue : elle tira la langue au portrait avec une grimace de gamine, telle qu’elle en devait faire à qui lui déplaisait, naguère, à Cagliari, dans les ruelles de chiffons, d’oignons et de tomates où elle avait vu le jour. Puis, aussitôt, elle saisit à deux mains le cadre et baisa, à travers la vitre, l’image de la bouche, longuement. L’ayant reposé, elle dilata encore ses mâchoires roses de petit carnivore, vint à la glace double de l’armoire d’acajou, ôta la veste du pyjama et, demi-tournée avec la grâce d’un geste de ballet, observa son dos. Une ecchymose bleuâtre, comme la marque d’un coup de fouet, le rayait obliquement. Elle se remit face au miroir et regarda sa poitrine avec une attention méditative. Démasquée, cette poitrine accusait le sexe du buste : deux seins petits, mais nettement surgis, pointaient un peu en l’air, merveilleusement attachés au thorax par une courbe ferme et caressante. Tout le reste du buste d’ailleurs, épaules, clavicules, double évolution des côtes, était aussi d’une femme, mais d’une femme ayant passé l’adolescence : la Montarena avait vingt-huit ans. Le ton de la peau était celui d’un camélia blanc, alors que le visage était plus ardent sous sa blancheur. Oui, plutôt que la comparaison vulgaire du marbre, la pulpe d’une fleur un peu épaisse mais tendre à miracle. Il y eut de la joie dans ses durs yeux bruns quand elle se fut ainsi un moment contemplée. Soulevant le bras gauche, elle découvrit une fine toison noire qu’elle n’arrachait pas, mais qu’elle stylisait en taches oblongues et courtes ; de l’index de sa main droite, elle disciplina ce duvet froissé par le sommeil. Puis elle avança son buste presque au contact de la glace et, le front plissé d’une ride mécontente au-dessus du nez, insista du regard sur l’unique défaut de ses seins : leurs pointes étaient si fines, si étroites et si pâles, qu’elles se distinguaient à peine. Elle courut aussitôt à la table à coiffer, bouscula le ménage de toilette, trempa l’index dans un godet de rouge, et, revenue devant la glace, frôla les deux pointes, qui s’animèrent d’un éclat pourpre, aussi loin de la nature que le rouge de ses lèvres. Mais comme le rouge des lèvres, ce fut absurde et tentateur.