— Il faut que nous le sauvions, répéta Madeleine.

La comtesse l’attira vers elle :

— Non !… non !… oublie ce que j’ai dit… Pourquoi l’ai-je dit, mon Dieu ! Ce sont mes misères à moi… et j’en suis rescapée. Mais toi… si parfaite… si sainte… Entre toi et cet homme… mais il ne faut même pas qu’il y ait la correspondance d’une pensée, d’une prière. Tu ne sais pas ce qu’il est, tu ne peux pas le savoir. Même ta pureté… même ta perfection, il en aurait raison… Rien ne peut lui résister, crois-moi. Ah ! pardonne-moi de t’avoir parlé ! Et jure-moi que tu ne penseras jamais à lui, que tu ne m’en parleras jamais. Autrement je ne serais plus sûre ni de toi, ni de moi… Madeleine, Madeleine, j’ai peur, ne me laisse pas m’éloigner de toi ! Garde-moi de lui !

Elle s’attachait convulsivement à sa compagne.

Madeleine murmura encore avec une obstination calme :

— Il faut le sauver.

V

Dans les contrées méridionales, il y a des heures où vraiment tout dort, non pas seulement les bêtes et les hommes, non pas seulement les arbres, les plantes, les fleurs, l’air, les nuages et l’eau, mais aussi ce qui par nature est immobile : le ciel, les rochers, la terre.

Une aube furtive se levait sur le paysage du lac alpestre, et vraiment on eût dit qu’elle s’avançait sur les choses avec des précautions de voleur, pour retarder la fin de leur sommeil nocturne. Elle se glissait par la seule issue visible du cirque boisé qui enserre le lac : trouée orientale entre les contreforts sud des Alpes. La coupole du firmament avait absorbé les dernières pâleurs d’étoiles, et l’on ne pouvait distinguer si sa nuance était celle même du ciel, ou celle du léger masque de brume interposé. Les bois et les rocs qui se disputaient les rives avaient la même apparence de blocs massifs, lourdement et magnifiquement sculptés, recéleurs de ténèbres dans leurs moindres replis que doublait le reflet des eaux. Et les eaux elles-mêmes étaient si profondément assoupies qu’elles n’étaient plus un élément souple et sensible, mais la surface figée d’une étrange substance : une gelée qui faisait miroir.

Quelle immobilité ! Quel silence ! Pas un vol, pas un pépiement d’oiseau, pas un bourdonnement d’insecte. Sur le lac, pas une ride. L’air semblait avoir une densité uniforme depuis le plan du lac jusqu’à l’orbe velouté du ciel : c’était, comme l’eau, une masse translucide, moulée en bas sur le paysage, en haut sur la coupole céleste, comblant leur intervalle et les soudant l’une à l’autre. La même fraîcheur invariable était aussi bien celle du ciel que celle des bois, de la terre et du lac.