Quand elle eut passé le seuil de la porte, elle se trouva dans un vestibule rectangulaire, qui devait occuper le tiers du pavillon en profondeur : plutôt un couloir qu’un vestibule, et en effet, au delà d’une seconde porte que la tourière ouvrit à gauche avec une volonté d’empressement, le couloir se prolongeait dans la pénombre. Contrairement à ce qu’avait pressenti la voyageuse, aucune lampe ne brillait encore.
— Madame la Comtesse me permettra de la précéder, fit la tourière.
Et l’autorité de cette phrase, sortant de cette bouche timide, dénonçait qu’elle l’avait déjà prononcée bien des fois, que c’était une sorte de phrase rituelle de son office. L’ayant prononcée, elle ne se mit pas tout de suite en marche et dit au chauffeur, qui amenait les bagages :
— Déposez cela ici, et attendez-moi, comme d’habitude.
Puis la silhouette mince glissa sur le carreau rouge du corridor, qui prenait jour à droite, par des baies cintrées, sur la cour intérieure. A gauche, il s’appuyait sur le mur d’enceinte, et la comtesse comprit qu’il avait été adossé à ce mur pour permettre d’accéder à couvert dans les bâtiments du monastère. Sur les tympans, entre les baies cintrées, et de l’autre côté, tout le long du mur plein, elle remarqua une incroyable quantité de gravures et de peintures accrochées, dont elle ne put distinguer ce qu’elles représentaient parce que le crépuscule donnait tout juste assez de lumière pour se guider, et aussi parce que l’allure de la tourière était rapide. Au coude formé par le corridor se greffant sur l’aile droite du couvent, elle distingua une statue en plâtre de l’Immaculée-Conception, veillée par une humble flamme scintillante, qui semblait à chaque instant s’éteindre et se ranimer… La religieuse fit un bref arrêt devant la statue, le temps d’un salut et d’un signe de croix. Et, juste à ce moment, les deux corridors, celui d’entrée et celui, plus monumental, qui s’ouvrait à droite, s’éclairèrent d’ampoules électriques suspendues au plafond de place en place. Ce fut si brusque et si inattendu que la comtesse d’Armatt tressaillit. Pourtant l’éclairage, dans ces vastes galeries, était médiocre, et la mince silhouette glissante, qui avait pris de l’avance, semblait n’être plus qu’une ombre falote, multipliée par les ombres réelles et tournoyantes que projetaient d’elle les ampoules sur le sol et sur les murs. La voyageuse hâta le pas : justement la tourière s’arrêtait, ouvrait le battant droit d’une porte double, et rejointe par celle qu’elle guidait lui disait, tandis que s’exhalait une odeur singulière, mêlée d’encaustique et de benjoin :
— Le parloir. Si madame la Comtesse veut s’asseoir, la sœur Incarnation va venir dans un instant.
Le parloir parut immense à celle qui, pour la première fois, y pénétrait : immense et nocturne ; la sœur, en y entrant, avait tourné un commutateur, mais une seule ampoule s’était allumée à un fort beau lustre Empire, accroché au centre. La comtesse pensa : « Décidément, on ne gaspille pas les hectowatts chez ces dames de la Quarantaine. » Et aussitôt elle eut honte de sa pensée, qui lui parut tout infectée de la plus banale ironie mondaine. « Que de choses aussi sottes, corrigea-t-elle mentalement, on dit dans le monde, pour singer l’esprit, quand on n’en a pas ! » Elle ne prit pas de siège ; elle inspecta du regard la vaste pièce sensiblement carrée, dont les détails surgissaient peu à peu de l’ombre. Trois hautes portes-fenêtres, leurs contrevents blancs fermés de l’intérieur, s’opposaient à la porte d’entrée. Ce n’était aucunement le parloir classique, au carrelage rouge et aux rondelles de sparterie. On s’y sentait à la frontière du monde et du cloître, mais encore du côté « monde ». Le cloître marquait son empreinte par l’édification dans un angle d’un modeste autel dédié au Sacré-Cœur, par un petit harmonium voisin de l’autel, par une théorie de chaises de paille jalonnant les murs : mais le monde, ou plutôt celles qui, du monde, avaient couru chercher ici soit un repos de quelques jours, soit une paix définitive, y avaient laissé, témoins et reliques de leur passage, des meubles et des objets conçus et fabriqués pour le monde. C’était, outre le riche lustre Empire, un beau piano double queue, une série de fauteuils Louis XV garnis de brocart d’époque, deux vitrines d’angle montrant à vide leurs gradins vêtus de soie d’un incarnat jauni (on avait sans doute enlevé les bijoux et les curiosités profanes qu’elles supportaient naguère) ; quelques bons tableaux, paysages ou sujets religieux, et surtout un panneau de tapisserie du XVIe siècle, représentant des personnages d’aspect biblique qui émergeaient d’un étang enflammé. Fureteuse, comme toutes les femmes de son temps, la comtesse avait cherché instinctivement son face-à-main sous sa cape noire et, oubliant le côté cloître du décor, commencé l’inventaire de ces reliques mondaines éparses entre les chaises conventuelles, l’autel du Sacré-Cœur et l’harmonium. Elle s’arrêta longtemps devant la tapisserie cinq fois centenaire… Elle démêla tout de suite le sujet : l’Étang de feu de l’Apocalypse.
« Comment, se dit-elle, ce panneau, qui fait probablement partie de la série d’Angers, est-il venu se cloîtrer ici ?… » La porte, en se rouvrant, la fit retourner : un interrupteur électrique cliqueta, et aussitôt cinq autres lampes s’allumèrent au lustre. Le caractère à la fois salon et parloir de la pièce s’accusa sous cette clarté. Une moniale un peu replète, mais de qui le visage aux traits fins, les mains délicates, et l’allure aisée sous la bure violet foncé et la coiffe ailée, révélèrent aussitôt l’origine aristocratique à la retraitante, s’avança vers celle-ci et lui dit, tendant la main :
— Je vous souhaite la bienvenue, Madame.
Leurs mains détachées l’une de l’autre, la mondaine et la religieuse s’observèrent un instant. La comtesse sentit, comme dans un salon, le besoin de rompre un silence gênant.