— J’ai eu une petite panne à quelques kilomètres d’ici, ma Sœur, fit-elle. Je m’excuse d’arriver plus tard que je ne m’étais annoncée… Ce n’est pas trop tard, vraiment ?…
— Mais nullement, Madame… Je m’excuse à mon tour. Je viens de finir mon heure de veillée devant le Très Saint Sacrement. Voilà pourquoi je vous ai fait jeûner. Désirez-vous monter tout de suite dans votre chambre ? Ou passer d’abord au réfectoire, où l’on vous servira à souper ? Ou souper dans votre chambre ?
— Mon Dieu, ma Sœur, fit la comtesse, je n’ai aucunement faim. Je voudrais surtout ne causer ici aucun dérangement… faire ce que votre règle prescrit de faire à cette heure-ci.
Sœur Incarnation eut un sourire un peu ironique :
— Il n’y a pas de règle pour vous ce soir, Madame. Elle viendra en son temps, s’il vous plaît et s’il plaît à Dieu. Mais, provisoirement, voulez-vous vous considérer comme nous faisant l’honneur de nous faire visite ? Dites-moi donc avec franchise ce que vous préférez.
« C’est comme le parloir, pensa la retraitante. Je suis encore sur la frontière, côté monde. »
Et luttant d’aisance et d’urbanité avec la religieuse, elle répliqua :
— Alors, ma Sœur, une tasse de thé, du pain et du beurre dans ma chambre, et tout ira pour le mieux.
Sœur Incarnation réfléchit un moment ; sa figure de dame patronnesse, d’âge indécis, jolie encore grâce à la délicatesse des traits et au charme du regard, mais attristée par une pâleur un peu jaune et les redoutables rides du coin des lèvres, se voila d’un souci.
— Certaines de nos retraitantes, fit-elle, ont amené ici une personne à leur service… Nous ne savions pas si vous…