— Tu viens d’entrer ?

Par simple goût de mentir, elle dit :

— Oui. A l’instant.

— Va ouvrir les rideaux et les fenêtres.

Pour tout ordre du maître, cette rebelle était la docilité même. Elle y alla comme si elle eût été la femme de chambre. Soulevé du coude contre l’oreiller, Paul suivait en l’admirant l’impeccable grâce de ses mouvements : « Elle a l’air de danser un ballet, » pensa-t-il, et comme il était doué d’une imagination musicale originale et inépuisable, il improvisa à mesure l’accompagnement des gestes de la jeune femme, soulignant d’un arpège le glissement des anneaux de cuivre sur la barre de cuivre et le vif one-step de sa démarche entre chaque geste posé. A ce moment, elle ne lui inspirait nul désir, mais il goûtait l’agrément de sa charmante beauté et de sa parfaite grâce : « Pourquoi n’ai-je nulle envie d’elle ? » se dit-il. Et comme la curiosité naturelle de son esprit et l’entraînement de la mode lui avaient fait parcourir ou plutôt survoler les livres de Freud, il pensa : « Le refoulement ?… Qu’est-ce qui refoule mon appétit ?… Ah ! oui ! je sais ! » La baigneuse bleue apparut devant lui comme une statue sur le petit môle de bois : les touffes blondes débordant la coiffure de caoutchouc indigo, la figure irradiée, irriguée de jeune sang rose ; les yeux bleu clair ; la peau rose des épaules, des bras ; le double gonflement de la poitrine solide sous le jersey pâle qui dessinait étroitement le torse ; le ventre creusé en un point et les cuisses rosées aussi, si rosées que les autres baigneurs, hommes et femmes, autour d’elle, avaient l’air d’exhiber des peaux à demi mortes.

Comme un savant applique son esprit à résoudre un problème posé, même s’il lui est indifférent, ce voluptueux ressuscita l’image, et sa curiosité ingénieuse prit possession de tout ce que le souvenir estompait seulement, de ce que la réalité n’avait pas révélé. Et la mélodie qui chantait dans son esprit se composa de cette image évoquée, mêlée à l’image vivante de la Montarena.

Mais, du mélange de ces deux images et de ces deux harmonies intérieures, se dégageait bientôt le désir : chez cet extrême sensitif, il naissait toujours d’une cérébration. La Montarena, qui s’appliquait maintenant à régler les stores obliques contre l’invasion du soleil, l’entendit murmurer :

— Lody !…

Elle tourna sa petite tête brune aux yeux déjà enivrés, car elle avait perçu dans les deux syllabes ainsi jetées une sonorité annonciatrice, quelque chose de puissant et de fêlé qu’elle connaissait bien. Le magicien l’avait aimantée, comme ses autres maîtresses, et, de toute la force disponible en elle pour l’amour, elle l’aimait.

Elle eut un élan, de la fenêtre jusqu’au lit, si vif, si rythmé, si gracieux, qu’on n’aurait pu le comparer qu’au vol d’un oiseau passant d’une branche à une autre. Les yeux de son amant dénonçaient le bouleversement pathétique que lui donnait la passion et qui la bouleversait elle-même. Et, tandis que, dans son petit cœur tumultueux, se diffusait l’apaisement à se sentir toujours désirée, et que sa pensée balbutiait : « Comme il m’aime ! » lui, son ardeur s’enfiévrait d’une double trahison : trahison de son rêve avec une autre chair, trahison de sa chair avec un autre rêve.