Au cours de la matinée, Marta vint plusieurs fois, sur la pointe des pieds, entr’ouvrir le rideau qui pendait entre la chambre des deux amants. Ils dormaient dans le lit commun, mais chacun d’un côté et séparés par toute sa largeur, comme si le sommeil eût rompu la fiction de leur amour et jusqu’à leur liaison. Ils dormaient de ce sommeil insondable où l’Éros épuisé semble habiter pour un temps le mystérieux domaine de son frère Thanatos. La servante avait continué de veiller, rangeant toute chose dans la chambre de sa sœur de lait et dans le cabinet de toilette. Elle était extrêmement ordonnée, et le régime fantasque de ses maîtres, qui dormaient indifféremment le jour ou la nuit, qui prenaient le petit déjeuner au coup d’une heure (al tocco, che peccato !), puis sautaient le lunch et le dîner, lui semblait le comble de l’inconfort, et elle les plaignait sérieusement. Cette fois, le tocco avait déjà sonné depuis trois quarts d’heure quand elle put servir au prince et à sa compagne, dans un petit salon attenant à la chambre du prince, un breakfast anglais composé d’une côtelette, de toasts, de thé et de confiture de groseilles.
Ce petit salon occupait une position ravissante, en bow-window sur le lac. On se fût cru à l’entrepont d’un yacht voguant insensiblement vers la côte rocheuse et velue que dessinait la rive opposée. Il n’y avait comme mobilier qu’un guéridon pliant où le repas était servi, le canapé bas où s’asseyaient les deux amants et un piano demi-queue que le prince y avait fait installer dès le lendemain de son arrivée.
Tous deux mangeaient du bout des dents, « comme les poules et les poulets au temps de l’amour », pensait Marta en les servant. Elle ne put se tenir de murmurer :
— Son Altesse devrait au moins entamer une autre côtelette.
— Fiche-moi la paix avec ton Altesse, lui répliqua le prince. Je t’ai dit qu’ici je m’appelle M. Lazare.
— Bon… Bon… Mais quand je suis seule avec Madame et le prince, je peux bien dire Son Altesse. Et puis, si Son Altesse s’imagine qu’on y croit, au M. Lazare !
— Pourquoi dis-tu ça ? fit Lody. Tu as entendu parler les domestiques de l’hôtel ?
— Non, non, répliqua Marta, enlevant le couvert et fermant pour ainsi dire tout accès de son masque têtu. Mais un prince n’a jamais l’air de M. Lazare.
Elle s’en allait, hochant sa tête ronde. Le prince, qui avait écouté distraitement son dialogue avec Lody, la rappela :