— Préviens le portier qu’à trois heures il viendra pour moi quelqu’un me demander… M. Osterrek.
— Ah ! C’est vrai, fit Lody, étourdiment.
— Comment le sais-tu ?
— Tu me l’as dit hier soir.
Jamais elle n’était prise de court, car elle mentait hardiment, contre l’évidence. Le prince n’insista pas et poursuivit s’adressant à Marta :
— Dès que le comte Osterrek sera ici, qu’on le fasse monter sans aucun retard.
Lody pensait : « Et moi, qu’est-ce que je ferai pendant que cette canaille d’Osterrek sera ici ? Car le prince me renverra. Ah ! je prendrai un bain très chaud, et après je dormirai encore. »
Marta, boudeuse, s’éclipsa. Alors, le prince quitta le divan et alla s’asseoir devant le piano. La Montarena adorait ces moments, presque à l’égal des caresses, quand pour elle seule, croyait-elle, mais en réalité pour lui-même, Paul, laissant d’abord courir presque au hasard ses doigts sur le clavier, — soit qu’il retrouvât un air entendu la veille, soit qu’il évoquât un motif classique ou moderne, — peu à peu se laissait aller à penser en musique. Il n’y avait pas de terme qui pût rendre plus exactement le flux ininterrompu d’harmonie qui glissait de sa pensée vers les touches. Don mystérieux qui portait en lui sa rançon et sa limite : dès que le prince essayait d’écrire ce qu’il rêvait, la source tarissait subitement, ou plutôt ce qu’elle écoulait n’était qu’un filet pâle et sans goût. Il avait essayé de faire noter ses inventions, mais, sur cet ultra-nerveux, la présence d’un secrétaire suffisait à tarir l’inspiration. En jouant, il imaginait les notes s’accrochant sur la portée, et cela glaçait aussitôt son capricieux génie. Ce qu’il lui fallait, c’était la solitude avec le piano sonore et docile, mieux encore la présence d’une femme qu’il eût possédée, qui aimât la musique et qui la comprît. Or, l’ignorante Lody, qui savait à peine lire un air, était merveilleusement sensible à la musique. Maintenant, assise tout au bord du divan, les coudes sur ses genoux et le menton sur ses paumes, toute sa figure et tout son être étaient tendus vers le piano vibrant et vers l’animateur qui le faisait à son gré susurrer, mugir, s’attendrir, rire et pleurer. Insensiblement, pendant qu’elle prêtait l’oreille, Lody, d’abord immobile, commençait à souligner la mélodie par d’imperceptibles mouvements de son corps. Peu à peu ses mouvements s’amplifièrent, accusèrent un rythme et les nuances de la sonorité. Enfin, elle n’y put tenir : elle se détacha doucement du dossier, si étroitement enlacée et comme électrisée par la musique, que ce fut aussi à peine perceptible. Elle dansait assise, puis demi-assise, ses pieds nus sortis des babouches. Enfin, comme la musique s’incorporait à elle, le prince la couvant des yeux, elle élargit son jeu et ses pas, bondit entre le divan et le piano dans la pièce exprès démeublée. Ce fut une collaboration entre la danseuse et le musicien, et ces deux êtres nerveux et sensibles à l’Art y goûtaient un plaisir presque égal à celui de confondre leurs souffles dans un baiser. Paul avait découvert et vérifié par l’expérience qu’à un certain degré d’excitation musicale il suggérait à la Montarena les gestes et les attitudes qu’il voulait, aussi infailliblement qu’un hypnotiseur à un médium. Il voulut : et sans qu’il imposât son vouloir autrement que par son rythme, la Montarena défit la courte veste du pyjama, l’envoya tournoyante s’abattre sur le divan et continua de danser, dérobant et montrant tour à tour son buste et la zébrure sanglante de ses reins. Il voulut : et dans un brusque accroupissement plein de grâce, elle laissa tomber sur le tapis rouge le large pantalon jaune et s’échappa de sa gaine légère, dans une nudité païenne. Tour à tour, la pudeur de la nymphe surprise, la quiétude de la naïade solitaire, la provocation de la bacchante se succédèrent dans le cercle étroit de la pièce, qu’éclairait un jour de féerie. Puis, encore sur l’injonction du piano, elle saisit une large écharpe rouge roulée entre deux coussins du divan, la déroula, s’en enveloppa, subitement grandie, allongée par cette spirale pourpre qui ne laissait passer que la pointe de ses pieds aux ongles rouges et sa menue tête blanche et noire dont les paupières baissées éteignaient les yeux. Elle fut une petite divinité égyptienne, chaste et mystérieuse, qui recevait l’encens mélodieux distillé pour elle par son amant.
Soudain, la musique s’arrêta, le charme se rompit. L’écharpe à demi flottante découvrit la gorge pâle. Marta qui, pendant la danse, avait en hâte fait la chambre, était sur le seuil et disait :
— Le Monsieur est en bas.