— Je te dis que je n’avais qu’à vouloir. C’est pour cela, d’ailleurs, que j’ai exigé d’elle un sacrifice beaucoup plus grand : corps et âme, elle s’est immolée en même temps… Où en étais-je ? Tu me fais divaguer… D’ailleurs, je perds la mémoire de plus en plus. C’est énervant.
— Tu me parlais de son bonheur à t’épouser.
— Oui… C’est cela… Et elle va se plaindre aujourd’hui parce que je n’ai pas vécu bourgeoisement avec elle ?
Osterrek acquiesça :
— Oui… Elle devait comprendre.
— Elle devait bénir chaque matin le ciel de sa fortune insensée et m’obéir non pas seulement dans le tran-tran de la vie, où je la laissais libre, mais dans ce que tout homme demande à la femme qu’il aime.
— Elle a dit que tu lui en demandais trop.
— Nonsense ! Elle ne s’est plainte de rien pendant près de trois ans, tu le sais. Jamais je n’ai eu une maîtresse plus docile, et c’est par là qu’elle m’a tenu, la sotte. Tout ce que l’amant le plus exigeant, le plus…
— Le plus singulier, suggéra Osterrek très sérieusement.
— Si tu veux… le plus singulier… le mot me plaît… peut exiger d’une maîtresse… la professionnelle la plus souple, la plus soumise, après cinq cocktails comme celui-ci, qui est rude, n’a pas plus de docilité, ni plus de curiosité. On aurait dit que le premier péché commis, celui qu’elle appelait son crime — son divorce et son remariage — avait fait sauter tous les scrupules et que rien ne comptait plus. Et pour cette pauvre petite chose insignifiante, pour cette Montarena, qui a fait la joie des marins à Cagliari et des cabots à Palerme avant d’avoir atteint ses quinze ans…