— Ah ! Vous vous rappelez mon nom ? C’est gentil. Alors voilà que vos courses vous ramènent chez nous ? Et vous nous apportez le soleil ?
Ça a beau être une petite nonne, l’ex-sergent du train (blessé au pied gauche, croix de guerre) se redresse, boutonne son dolman et équilibre son calot sur ses gros cheveux châtains. Et il continuerait bien à causer, si une voiture de drapier ambulant ne s’engageait sur le pont et ne le forçait à couper l’entretien…
— Vous repasserez bien ce tantôt ? crie-t-il en courant au-devant de la voiture.
Mais il n’entend que ces mots au vol :
— Adieu, monsieur Roblin !
Et quand il en a fini avec les papiers du voiturier nomade, la petite nonne a disparu au coude de la route, derrière le rideau de peupliers.
Assise sur le coussin noir du train, elle égrène maintenant son chapelet, très lentement, bercée par la chanson rythmée que les roues modulent sur les rails… Tout s’est passé comme il fallait ; la voyageuse n’a pas eu un instant d’hésitation ni d’anxiété. Moins d’une lieue entre la douane et le chef-lieu. Au chef-lieu, ce n’est pas difficile d’aller à la gare, de grimper sur une des banquettes de bois pour hausser sa figure jusqu’aux grandes affiches jaunes où sont écrites les heures des trains, encadrant une carte très claire qui dessine tout l’est de la France et un morceau de la Suisse. Après quoi l’on va prendre son billet de troisièmes et l’on attend cinq quarts d’heure, assise sur la même banquette de bois où l’on a grimpé tout à l’heure. On attendrait bien davantage. Attendre n’est rien, quand on a discipliné ses nerfs à n’agir que sur les ordres d’autrui, comme le soldat auquel le centurion dit : « Va là-bas ! » et il y va ; « Reste ici ! » et il y reste. Le couvent rend familières l’immobilité et l’attente : peu à peu, pour la moniale, ces deux ennemies de l’agitation du monde prennent de la douceur, comme la cellule.
Le train est un omnibus matinal qui se faufile sans hâte de station en station, un train pour les campagnards. Quand il s’arrête ou qu’il repart, il secoue ses chaînes comme un forçat en corvée. Madeleine, dans son compartiment, n’a pas de vis-à-vis. A l’autre bout, les deux coins sont occupés, l’un par une vieille femme en noir, à ample jupe et à corsage plat, coiffée d’un bonnet blanc bien propre et qui garde auprès d’elle un panier où remue quelque chose d’invisible ; l’autre, par un soldat bleu, qui, sans doute, rejoint le prochain régiment d’artillerie. Aux haltes, il s’arrête de ronfler, mais il ne se réveille pas. Le paysage, peu à peu, s’accidente et s’anime. Quelque chose de vif et de joyeux, que depuis longtemps la petite prisonnière ne ressentait plus, la pénètre par moments. Une ride d’inquiétude passe aussitôt sur la calme surface de son cœur. Mais tout de suite elle a recours à sa sainte patronne.
— Est-ce que c’est mal d’être contente ?… Non, n’est-ce pas ? La campagne au soleil, c’est l’œuvre du Bon Dieu ? Ma chère patronne, vous savez bien que je veux seulement aller où il me dit d’aller et faire ce qu’il veut que je fasse. Je vois tout cela très clair jusqu’à un certain moment. Après, par exemple, je ne vois plus. Mais je suis sûre que vous me le direz, le moment venu…