— Mademoiselle !… Mademoiselle !… Excusez-moi si je vous réveille.
Madeleine ouvre les yeux, parfaitement calme et tout de suite consciente. L’oraison jaculatoire qu’elle a inventée, l’oraison du réveil, est déjà sur ses lèvres : « Sainte Vierge Marie, faites-moi telle que vous me voulez ! »
— Mademoiselle, reprend le monsieur au stylo, je vous demande pardon… Je voyais que vous dormiez fort… Et dans une petite demi-heure nous serons à la frontière suisse.
Les yeux gris-poussière de la jeune fille sont fixés sur lui, et il en soutient assez fermement le regard. Comme elle n’a rien répliqué, il continue :
— On est assez sévère à la douane suisse. Alors c’est pour vous dire… On va jusqu’à faire déshabiller des dames.
Madeleine ne bronche pas.
— Mais naturellement vous avez un passeport bien en règle.
Madeleine n’a aucun passeport. Il ne lui en a pas fallu pour entrer en France, le matin de son évasion : le couvent de la Quarantaine et la douane sont en relation de bon voisinage. Certes, elle n’a pas omis de prévoir qu’elle avait encore une frontière à passer pour atteindre le but de son voyage. Mais, ne possédant aucun moyen de résoudre d’avance la difficulté, elle s’en est remise à la Providence. A présent que le monsieur au stylo lui parle justement de cela, elle l’écoute tout en se tenant sur ses gardes. Pour elle, rien n’arrive par hasard : c’est presque un blasphème d’appeler hasard les arrangements de la Providence.
Le monsieur tire un gros portefeuille de sa veste, un portefeuille bourré de papiers. Une des poches laisse aussi passer des lisières de billets de banque. Il tend sa carte à Madeleine, avec un : « Permettez-moi, mademoiselle… » et Madeleine lit sur le rectangle blanc :