À Cologne, il dut changer de wagon, car, décidément, il ne voulait pas s'arrêter. Le matin se levait; il faisait un temps incertain, sans soleil, sans menace de pluie. Le ciel monotone lui parut fraternel: trop de gaieté de la nature l'eût irrité... Autour de lui, dans le compartiment nouveau où il monta, on parlait une langue qu'il ne comprenait plus. Son isolement aussi lui fut doux...

Cette course le long des rives du Rhin, si riantes ou si mélancoliques selon que le ciel les regarde tristement ou leur sourit, fut le premier apaisement de son pèlerinage d'exil. Penché aux vitres, il contemplait l'eau verte, les collines vêtues de pampres et les étroites bandes de villages enserrées entre les deux. Il n'aurait pas su dire si les formes, si la couleur de ces horizons lui plaisaient; leur vue le calmait pourtant, agissait sur ses nerfs pour les détendre. Il souffrait toujours, mais épuisé et halluciné, il ne savait presque plus de quoi... Quelque chose avait été violemment arraché de lui: voilà tout. Il sentait cuisante la douleur d'une absence; il n'aurait su dire si c'était celle de Julie ou celle de Claire. Bientôt il devait s'apercevoir que ce qui manquait à sa vie mutilée, ce n'était ni Julie, ni Claire: c'était la Femme, la chère présence féminine, la chaleur du sein.

Vers une heure, il descendait à Francfort. Il déjeuna dans un café. Le dépaysement commençait à le distraire... Il lui parut que le Maurice d'hier était mort; qu'il assistait, d'un au-delà indécis, à la déambulation à travers les rues d'un autre individu, d'un pantin sans âme auquel son âme à lui se trouvait associée par hasard. Il marcha ainsi, il regarda, mangea, il visita des musées et des monuments... Les gens qui lui parlaient ne recevaient pas de réponse. Comme le soir tombait, il se retrouva devant la gare; il vit «Hombourg» sur l'écriteau d'un des perrons, monta dans un tram, partit... Le train était rempli de voyageurs, presque tous parlant anglais; Maurice comprit quelques mots, et cette incursion de la pensée d'autrui dans sa pensée le blessa. Quelle chose affreusement délicate et meurtrie il était devenu!

À l'hôtel où il s'était laissé conduire, il but hâtivement une tasse de bouillon, et se coucha... Sa pensée errante fut bercée par les sonorités voisines d'une musique qui jouait dans le parc de Kurhaus... Il s'endormit. Depuis le moment où il avait vu disparaître Julie, il vivait dans un engourdissement de rêve à peine moins opaque que le sommeil.

Mais le grand jour, à son réveil, le trouva lucide. Il regarda ces quatre murs de chambre d'hôtel, cette forme un peu inusitée de lit, de table et d'armoires, ces inscriptions en trois langues sur le panneau de la porte. Tout cela, c'était l'Allemagne, c'était la séparation,—c'était la coupure volontaire qu'il s'était faite au cœur.

«Comment! Je suis ici... À Hombourg?... Moi! Moi! Mais c'est fou... Qu'est-ce que j'y fais? Pourquoi suis-je parti? C'est affreux d'être seul... Claire... Julie... Je les ai laissées, stupidement laissées! Et pourquoi? mon Dieu! pourquoi?»

Il aperçut l'inanité de ce voyage. Tout ce qu'il redoutait, tout ce qui était pire que la mort se passerait en son absence. Claire, bien qu'elle l'aimât, se résignerait au mariage, lui parti, alors qu'elle eût peut-être hésité au dernier moment, s'il était demeuré... «Et puis être absent un mois, deux mois, un an, c'est bien... Mais après? Ne faudra-t-il pas revenir un jour, revoir ceux que je fais souffrir, et par qui je souffre?... La vie sera-t-elle plus tolérable alors? Tout sera fixé... Je tomberai dans le définitif, l'irrémédiable... N'eût-il pas mieux valu rester là, subir la pression lente des événements, m'y laisser façonner en même temps qu'elle façonnerait les autres autour de moi?»

Il tâcha de rallier ses pensées, comme une armée déroutée. «Voyons, se dit-il, à raison ou à tort, je suis venu ici pour échapper à la présence des objets qui me tourmentent. Profitons au moins de cet éloignement pour essayer de nous reprendre. Tentons la cure d'oubli.»

Il s'habilla, s'efforçant d'amuser son esprit au divertissement du milieu nouveau. Il se rappela son arrivée à Paris, après la mort de sa mère.

«Alors aussi j'étais triste, j'avais perdu tout ce que j'aimais, je ne voulais plus vivre. Et cependant j'ai recommencé ma vie...»