—Comment vous remercier d'être venue? Vous me sauvez. Si vous n'étiez pas venue, c'était la folie pour moi...
Elle lui mit la main sur la bouche:
—C'est moi qui te remercie de m'avoir appelée. Je souffrais tant d'être seule, de savoir que tu souffrais, et de ne pas te voir souffrir!
Sans qu'il sollicitât ce récit autrement que par l'interrogation tendre de ses yeux, elle raconta les jours d'absence. Elle parlait tout bas, la voix faussée par l'émotion, regardant en face de soi, comme si ce passé l'eût hallucinée.
—Oui, dit-elle. Ç'a été une quinzaine terrible. Certainement quelque chose meurt en nous, par de telles épreuves... Oh! quand je me suis trouvée seule dans le fiacre! Tout ce que je craignais depuis si longtemps se réalisait. Toi parti, moi seule, pour un temps que nous ne savions pas! Et la façon dont nous nous étions quittés! Je te voyais avec l'air las, excédé, nerveux, des dernières minutes. Je pensais: «Il est content, maintenant! il est débarrassé de moi, de sa Yù...» Je t'assure, je ne pouvais pas croire que tout cela était vrai. À chaque instant, je me sentais ailleurs, hors de la vie, dans une sorte de rêve... puis, tout d'un coup, je retombais de tout mon poids dans la réalité... Oh! mon chéri, c'était affreux!
Il lui baisa les mains, humblement.
Cette douleur coulait comme un baume sur son cœur. Claire était absente, exclue de sa pensée. Il n'aimait plus que l'âme adorable, souffrante par lui, qui lui disait sa souffrance.
Elle continuait:
—Et pourtant, j'ai pu marcher, agir, parler au milieu de cette désolation. Comment? Mon Dieu! comment? Je suis rentrée chez moi, j'ai vécu avec ce cauchemar. J'ai essayé de prier... J'ai essayé de t'écrire... Tout ce qui me forçait à arrêter ma pensée sur toi me faisait si mal que je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas... Quand j'ai reçu ta première lettre, j'ai chancelé, j'avais le vertige... À ce moment-là, je n'espérais plus rien de toi, ni lettre, ni retour... rien... Elle était bien froide, ta lettre (Maurice pressa les mains de Julie)... elle était gênée comme tu avais été gêné toi-même aux derniers moments que nous avons passés ensemble... et cependant, je t'assure que je l'ai adorée, cette pauvre lettre si froide; et je l'ai baisée comme j'aurais baisé tes joues et tes yeux, mon chéri, et je me suis endormie, le soir,—mon premier sommeil depuis ton départ!—avec mes lèvres sur le papier que ta main avait touché.
Elle s'interrompait, regardait le paysage du Rhin déroulé devant les portières du wagon. Elle murmurait: