«Pourquoi changer notre vie, mon Dieu? Pourquoi pas la paix? Je ne reprendrai rien à Julie. Je ne demanderai rien à Claire.»
Mais aussitôt, les yeux noirs, les cheveux noirs, les lèvres trop rouges le tentèrent. Laisserait-il se faner cette fleur sans la respirer?
«Non, puisqu'elle est à moi, se dit-il. Claire m'aime, je sais qu'elle m'aime.»
Il glissait à des songes si troubles qu'il eut peur. Vite il quitta la terrasse, ferma la fenêtre, regagna la chambre à coucher. La lampe y brûlait encore. Dans l'un des petits lits géminés, Julie dormait. La chemise à jabot de valenciennes lui couvrait chastement la gorge, montrant seulement la pâleur grasse du cou, les poignets et les mains. L'une de ces mains était étendue sur le drap, demi-ouverte; Maurice y remarqua l'anneau d'or.
«Hélas! pensa-t-il... Je ne me convaincrai pas. Même ici, même libres, même seuls, nous ne sommes pas des époux. Est-ce que toute ma vie sentimentale sera cette union louche? Oh! certes non! Plutôt épouser la femme que voici, que j'aime, qui m'aime! C'est un avenir, cela.»
Il était tout imprégné de mélancolie: «Rien de nouveau ne s'est accompli depuis hier. Et pourtant, mon Dieu! comme je suis triste!»
Il se dévêtit rapidement et, sans réveiller Julie, se coucha dans l'autre lit.
Les lendemains de ce premier jour à deux en différèrent peu. Maurice et Julie se levaient tard, déjeunaient à l'hôtel; aussitôt après, ils partaient à pied pour une excursion méditée le matin. Le paysage qu'ils traversaient changeait chaque fois, vallée herbue, prairie ombragée de châtaigniers, forêt de chênes ou de pins... Sur les mamelons verts, des dentelles de pierre se dressaient, débris de châteaux de légende; mais partout c'était l'horizon pacifique, la vallée de sourire, le bon refuge tranquille, doux aux meurtris de la vie. Autant qu'ils pouvaient l'être en ce moment, ils étaient heureux. Alors pourquoi une inquiétude grandissante les étreignait-elle plus étroitement à mesure que les heures s'ajoutaient aux heures, une inquiétude qu'ils n'osaient pas s'avouer, et dont ils ne savaient même pas le nom? C'était la terreur imprécise, informulée, de deux voyageurs qui, marchant l'un près de l'autre sur une grève de sable, sentent leurs pieds s'enfoncer à chaque pas plus avant, et craignent de se le dire, de peur que l'autre ne confirme l'angoisse en disant: «Moi aussi!» Cette étrange névralgie d'âme, il leur semblait bien qu'ils l'atténueraient en la confessant; mais une force plus puissante que leur désir et leur raison scellait leurs lèvres, et aucun des deux ne trouvait le courage de pousser le cri de détresse: «J'ai peur, rassure-moi!» Peur de quoi? D'une force mystérieuse, invincible, qui, sous les vaines apparences de leur récente union, travaillait assidûment à les désunir. Oui, tel était leur mal. Ces deux êtres qui dormaient, qui s'éveillaient sur le sein l'un de l'autre, qui durant tout le jour ne parlaient qu'entre eux, ces deux amants qu'on prenait pour des époux,—étaient rongés par le pressentiment de la séparation inévitable. Cela viendrait de lui ou d'elle, peut-être cela ne viendrait pas d'eux, mais certainement ils se sépareraient.
Ils se cachaient leur angoisse; mais parfois, au cours de leurs promenades quotidiennes, l'émotion d'un site, ou seulement un élan impérieux qui les jetait dans les bras l'un de l'autre, déchirait brusquement le voile de leur conscience. Ils s'étreignaient alors avec une passion de désespérés, et des larmes roulaient de leurs yeux... Ils ne se demandaient pas: «Pourquoi pleures-tu?» En se serrant ainsi, il leur semblait qu'ils retiendraient entre eux, un peu de temps, le fantôme évanouissant de leur tendresse.
À la plus douloureuse de ces étreintes, leur souvenir, plus tard, devait unir indissolublement le décor d'un coin de paysage, entre Kœnigstein et Schonhein. C'est la vallée qu'on nomme le Billthal, à cause du ruisseau qui l'a formée. En remontant le Bill un peu au nord de Kœnigstein, tout de suite on s'enfonce dans la forêt; le ruisseau bondit à votre rencontre en écume chatoyante, verdie par le reflet des branches, ou s'étend en nappe huileuse, laissant transparaître les cailloux de son lit. Un chemin le longe, passe d'une rive à l'autre sur des ponts de troncs d'arbres. La végétation forestière, avivée par la fraîcheur de l'eau, drape de verdures et de fleurs les parois de l'étroite vallée, et cette eau, tour à tour dormante ou folle, heurtant le front des roches, ou frôlant paresseusement des roseaux, l'emplit d'un murmure changeant et modulé comme une voix.