blancs et rouges. Les gens étaient serviables et honnêtes; la cuisine, un peu lourde, leur parut saine, et sa bizarrerie même les amusa, arrosée qu'on leur servit dans des flacons à long col. Leur rire, qui parfois résonnait, les surprenait tous deux. De temps en temps, Julie tendait la main à Maurice en lui disant: «Oh! mon chéri, quel bonheur d'être là. Je ne puis pas croire que ce soit vrai!»

Et de ce bonheur Maurice vraiment se sentait heureux.

Revenus à la villa Teutonia, leur déjeuner fini, ils s'y reposèrent quelque temps avant d'entreprendre leur première promenade. Penchés sur la carte du Taunus-Club, ils s'orientaient, supputaient les distances. Les excursions notables étaient pointillées en signes coloriés. Les routes offraient des signes semblables, qui, peints sur les arbres ou sur les maisons, servaient de repères au voyageur. Maurice décida qu'ils iraient, cette fois, à Falkenstein: c'est le petit village le plus voisin de Cronberg; le guide rouge disait: «un des plus jolis sites des environs.»

Ils partirent, Maurice appuyant sa main sur le bras de Julie, le coude posé sur sa hanche, comme à Paris, quand ils montaient les buttes de Belleville ou de Montmartre. Leur pas d'abord fut assez lent, petit pas de promeneurs insoucieux d'atteindre le but. Puis, à la séduction du chemin, au désir d'étendre leur horizon, ils marchèrent plus régulièrement et plus vite. La route grimpait, d'une pente douce, le versant d'un coteau boisé qui masquait la vue à leur droite; à gauche, le coteau mourait en pelouse déclive, prodigieusement verte pour la saison, jusqu'à des taillis garnissant le flanc d'une autre colline. Bientôt un chemin plus étroit se détacha, s'enfonça sous bois. C'était le chemin de Falkenstein.

Ils s'y engagèrent côte à côte, les doigts entrecroisés. Julie avait les joues roses, les cheveux à demi envolés sous son chapeau de paille; quelques gouttes de sueur emperlaient son front. Elle souriait, un peu haletante à la montée. Encore une fois Maurice, la regardant, pensa: «Qu'elle est jolie! Elle a vingt-cinq ans!» Il admirait la fraîcheur de son visage, la vigueur de ses membres, toute sa grâce robuste. Il lui tendit ses lèvres; en y posant les siennes, elle aperçut dans les yeux de son ami cette étincelle de désir qui l'effrayait tant aux premiers mois de leur amour, qui depuis longtemps s'y était éteinte, remplacée par la lueur calme de la tendresse; et cette fois elle brilla pour elle comme un astre d'espoir.

«Mon Dieu! Je vous remercie, il m'aime!»

Pour ce baiser d'amant, elle l'adora; elle chérit ce chemin où l'envie lui en était venue, la forêt complice qui l'avait abrité, et cette souriante terre d'exil où leur amour poussait des racines neuves.

Ils dînèrent à Falkenstein. Lorsqu'ils rentrèrent chez eux, la nuit tombait. Un peu lasse, Julie se coucha tout de suite. Maurice s'isola sur la terrasse. «Le temps de fumer une cigarette,» dit-il. Une envie de solitude le tourmentait, après cette journée où, veillé par les yeux tendres de sa maîtresse, il avait à peine osé penser: déjà le besoin des rêves défendus le sollicitait. Il n'en convint pas avec lui-même. «Ce paysage est d'un romantisme délicieux,» se disait-il, observant sous le pâle glacis lunaire le site que, la veille, ils avaient contemplé à deux. Mais quelque chose de cette pensée complexe errait bien loin de Cronberg et de l'Allemagne. «Où est Rieu, en ce moment? Près de Claire. L'a-t-il demandée à Esquier? A-t-elle répondu?» Toutes ces questions, il n'avait pas osé les poser à Julie; et pourtant il ne pouvait pas vivre sans savoir cela. Il se représenta la jeune fille assise, après le dîner, dans le salon mousse, sur le divan où Rieu la rejoignait d'ordinaire. Il ne voyait d'elle que ses yeux bruns, ses larges sourcils, ses cheveux noirs; mais il les voyait avec une netteté extraordinaire, plus nettement qu'on ne voit la réalité. Et Rieu parlait de mariage, d'avenir.

«On n'aime pas un baron de Rieu, pensa Maurice. Rieu est une façon d'ecclésiastique, un prédicant laïque qui assomme les femmes. Jamais elle n'épousera ce prêtre manqué.»

Alors, que serait l'avenir? Eh bien! l'avenir serait, après cette crise passagère, la suite naturelle du présent: deux femmes le garderaient, lui Maurice, pour unique pôle; il vivrait entre elles deux, réchauffé de leur double chaleur.