Ils connurent ainsi tous les coins attrayants de la région, tous les sommets voisins du Taunus. Ce ne sont point des montagnes ardues; leur accès n'est défendu par aucun obstacle... La plus haute, le Grand Feldberg, n'a pas mille mètres d'altitude: sorte de ballon aux flancs velus d'arbres, comme toute la chaîne, dénudé au sommet en un assez large plateau, où l'on a bâti un hôtel pour les voyageurs, avec un belvédère dominant une immense étendue de pays. De Cronberg jusqu'à ce sommet, il faut trois heures de marche. Maurice proposait de faire l'excursion en voiture. Mais Julie résista; une vingtaine de kilomètres ne l'effrayaient pas, disait-elle. En réalité, elle appelait de son désir cette journée de fatigue, près de l'aimé, sous les forêts salubres, devant les larges horizons où leurs poitrines, leur semblait-il, se désoppressaient.

Comme ils allaient partir, par une matinée un peu brumeuse que des pluies nocturnes avaient rafraîchie, le courrier arrivait, apportant, avec les journaux, une lettre de Paris pour «Mme Maurice Artoy». C'est Esquier qui écrivait: une lettre brève, froide, sans aucune allusion à Maurice. Il prévenait seulement Julie que les nouvelles de Luxembourg n'étaient pas bonnes. Les médecins avaient interdit tout travail à Antoine Surgère et s'efforçaient vainement de le faire rentrer à Paris. Il fallait qu'elle se tînt prête, au premier télégramme.

«Nos amis vont bien, concluait Esquier. Claire est un peu fatiguée; j'espère que ce ne sera rien.»

Cette lettre les inquiéta. Tandis qu'ils montaient, l'un près de l'autre, le sentier boisé de Koenigstein pour atteindre la route du Feldberg, Maurice pensait: «Elle va partir. Je vais me retrouver seul.» Et il s'étonnait qu'aucun mouvement d'âme ne répondît à cette pensée. Non, bien vrai, il ne savait plus où était son désir, et si l'angoisse de ce tête-à-tête troublé valait mieux que l'horrible isolement. Elle, la pauvre Julie, se disait: «C'est fini, c'est fini... je vais le quitter... Je ne l'ai pas repris; il est plus loin de moi qu'avant, et je vais le quitter!» Un désir violent l'agitait de le reconquérir maintenant, dans les heures qui lui restaient encore. Elle sentait cela impossible et nécessaire.

Le chemin qui, de Kœnigstein, mène au Feldberg, grimpe d'abord assez ardûment au flanc de la montagne, entaillé dans une terre rougeâtre, hérissée de grosses pierres où la marche est difficile. Maurice et Julie, les doigts joints, montaient cette côte, heureux de sa rudesse, qui leur coupait l'haleine et leur ôtait tout prétexte à parler...

Peu à peu le décor de la montagne, autour d'eux, changea. Après les taillis noirs, les verdures rabougries qui encaissaient le sentier, les arbres s'exhaussèrent, et en même temps le chemin s'aplanit—large, herbu, facile, sous les futaies. Quelques chênes tortueux se mêlaient aux troncs souples des charmes et des bouleaux; bientôt ce furent des pins gigantesques, dessinant d'interminables nefs de cathédrales, sous lesquelles régnait un silence émouvant. Les deux pèlerins marchaient sans entendre le bruit de leurs pas, car la route était feutrée par les aiguilles des pins déchues et desséchées depuis bien des hivers.

Parfois la forêt se trouait; une grande clairière déboisée s'ouvrait au bord de la route, tapissée de fougères, d'innombrables framboisiers sauvages tout couverts de leurs fruits...

À mi-route du sommet s'élève la Fuchstanz-hütte (cabane de la danse du renard). C'est une hutte en troncs d'arbres, bâtie par le Taunus-Club

pour servir de refuge aux voyageurs. Une buvette y est installée pendant la belle-saison; on sert du café au lait, de l'eau-de-vie, du kirsch.