Maurice et Julie y pénétrèrent. On leur versa une boisson sans nom, faite avec des glands doux torréfiés; mais la chaleur du liquide noir les réconforta. Comme ils achevaient de le boire, une voiture s'arrêta à l'entrée de la hutte, et ils entendirent avec surprise les gens qui en descendaient se parler français: un petit garçon de cinq ans environ, puis un homme d'une trentaine d'années, blond, élégant, puis une jeune femme brune assez jolie, puis enfin une gouvernante allemande, pâle et fade, qui commanda les tasses de café au lait. Maurice Artoy les observait. Tout ce monde paraissait alerte et gai... «C'est le mari et la femme, pensait-il... Voilà un homme qui n'est guère plus âgé que moi, qui est plus laid que moi, et plus sot, probablement; pourtant, vers ses vingt-cinq ans, il a su fixer sa vie. Et maintenant, tandis que je me débats au fond d'une impasse, lui marche délibérément, d'étape en étape, sur une grande route...» À ce moment, le petit garçon, ennuyé d'être assis, s'avança du côté de Julie, d'abord hésitant, peu à peu plus résolu. Planté en face d'elle sur ses jambes demi-nues, il la contemplait de ses prunelles d'un bleu éclatant, dilatées par l'attention.
Julie lui sourit. Il dit gravement:
—Jolie dame!
Et, posant sa main à plat sur sa bouche, il envoya un baiser. Mme Surgère le saisit dans ses bras, d'un de ces violents gestes maternels qu'ont parfois celles qui n'ont pas été mères, et le baisa sur ses joues brunes, sur son cou découvert par le col marin.
Elle le reposa à terre.
—Partons-nous, Maurice? dit-elle, la voix troublée.
Ils partirent sous le regard un peu étonné des deux Français. Ils ne se dirent point—ils n'avaient pas besoin de se dire l'affreuse tristesse où les avait plongés cette rencontre banale d'un jeune couple et d'un petit enfant!...
...Le ciel s'éclaircissait sur la forêt, soit que les ouates de brumes fussent volatilisées par le soleil plus chaud, soit qu'elles demeurassent attachées aux basses pentes de la montagne. Vers midi, comme ils apercevaient déjà distinctement, par des éclaircies de forêt, les toits de l'hôtellerie, un soleil radieux sublima les dernières nuées, dora les pins et les hêtres, et, sur la route, éparpilla les éclaboussures de lumière tamisées par les branches. Le rayonnement de cette gaieté du ciel pénétra le cœur des deux amants; la fraîcheur de l'air dilatait leurs poitrines, ils devinaient que tout à l'heure l'horizon allait s'ouvrir pour eux. Ils se regardèrent en souriant. Les vieilles paroles, tant de fois dites, revinrent aux lèvres de Julie:
—Tu m'aimes?
—Oui, répondit Maurice; et il baisa cette bouche qui l'implorait.