Ils arrivaient: un tournant encore, une courte montée, et c'était le plateau culminant, une sorte d'immense hune, d'où la vue s'étendait prodigieusement, dans tous les sens. Ils en firent le tour avec lenteur, fouillant l'horizon, retrouvant les sites maintenant familiers que depuis vingt jours, ils parcouraient comme à la tâche. Pour la première fois, car il n'avait pas amené sa maîtresse dans cette cité de souffrance, Maurice revit au loin Hombourg, sa tour, son beau parc. Julie nommait les villages qu'elle reconnaissait, Kœnigstein, Falkenstein, Soden, Cronthal—et les sommets voisins, cadets du Grand Feldberg, l'Altkœnig, le Petit Feldberg... Tout le pays, bossué d'abord par les derniers contreforts du Taunus, s'aplatissait lentement à l'ouest, coulait en longue plaine jaune, jusqu'à l'horizon brumeux de Francfort.

Julie et Maurice regardaient cette terre d'exil, si riante, si dorée, et leurs pensées tumultueuses s'apaisaient. Quelle âme, sœur des nôtres, habite donc ces formes immobiles des paysages? Quelle voix insaisissable à nos oreilles, entendue de nos cœurs, nous appelle des entrailles de la Nature, tour à tour nous conseille la résignation en face de la destinée, ou la révolte? Une pitié puissante saisit Maurice pour toutes les tortures qu'avait souffertes par lui la femme qu'il aimait.

—Tu garderas un triste souvenir de ce pays, ma pauvre amie! murmura-t-il.

Elle le regarda, et ses yeux illuminaient la sincérité de sa réponse.

—Je voudrais y vivre toujours, avec toi, dit-elle, comme j'y ai vécu. Si j'ai du chagrin, qu'est-ce que cela fait?... Jamais je ne t'avais eu comme ici! Hélas! et c'est fini!

Un garçon de l'hôtel venait à eux, demandant leurs ordres. Maurice commanda qu'on servît le déjeuner dans une pièce à part. On ne put leur donner qu'une chambre à coucher, avec son petit lit allemand dans un coin. Ils y déjeunèrent en face des pentes boisées de l'Altkœnig; comme l'atmosphère s'éclaircissait de plus en plus, ils aperçurent, tout aux limites de leur vue, les sommets du Neckar, la Kœnigstuhl de Heidelberg.

Une seule pensée vivait en Julie, celle qu'elle n'avait avouée qu'à moitié, tout à l'heure, à son ami: l'amer et cher temps de vie commune était fini. L'excursion d'aujourd'hui était sans doute la dernière. Demain, peut-être, ce serait la séparation, et pour combien de temps?... Être seule de nouveau, si loin de lui! Elle adora la meurtrissure de son cœur, pendant ces semaines où du moins elle avait agonisé sous ses yeux.

«S'il me demandait de rester maintenant, quoi qu'il arrive, je le ferais!»

Oui. Telle était sa lâcheté à la pensée de le quitter, qu'elle lui eût tout sacrifié, maintenant, tout ce qui lui avait tenu le plus au cœur, sa réputation, ses devoirs d'épouse. Elle rêva d'être la maîtresse de Maurice, avérée, méprisée, trompée, mais là, près de lui, toujours là.

Comment le retenir, comment le garder? Sûrement il n'avait pas perdu le besoin de sa présence, puisque, hier encore, il la rappelait, il la voulait comme compagne d'exil! Ne le sentait-elle pas bien à elle, aux minutes rares et poignantes d'enlacement, quand il lui balbutiait ces mots entrecoupés: «Je désire, je n'aime que toi.»