Mais à ce nom, qui résumait les dures nécessités de l'heure présente, le visage de Claire, de nouveau, se masqua d'indifférence.
—Non! fit-elle. Et elle détourna les yeux.
Julie, la voyant redevenue hostile, céda. Lentement, accablée de tristesse et de remords, elle quitta la chambre. «C'est fini, pensa-t-elle... je n'y peux plus rien. Elle me déteste...» Malgré ses remords et sa tristesse, elle se révoltait obscurément contre l'injuste rancune de Claire. «Elle n'a pas le droit de me haïr ainsi. Maurice lui appartient-il donc? Elle l'aime, soit. Mais qui l'aime mieux d'elle ou de moi?» Et elle répondait avec une victorieuse assurance: «Moi.»
Dans sa chambre, Mary l'attendait. Julie se rafraîchit à la hâte; elle quitta les vêtements empoussiérés du voyage. Comme Mary la rhabillait, Julie s'aperçut dans la triple glace de l'armoire: et cette image lui rappela un soir qu'elle s'était vue ainsi reflétée, une des premières fois peut-être qu'elle avait connu sa beauté et connu le désir d'être belle... C'était un soir de novembre... elle revenait de la chapelle de la rue de Turin... Maurice était en bas, dans ce petit salon où, aujourd'hui, pleurait Claire. Temps de chère torture, comme elle l'enviait au passé! Avoir souffert, avoir combattu contre son désir d'être à Maurice, qu'étaient ces luttes et ces souffrances au prix des présentes angoisses? «En ce moment-là, je me réfugiais dans la peur de mal faire, dans la religion... Tout cela m'a abandonnée, la religion, la pudeur; ou, du moins, tout cela ne m'a pas défendue contre moi-même... La vraie défense, c'eût été de savoir l'avenir, ce que les événements feraient de nous, malgré nous. La force me fût venue de résister, alors!...» Et tout de suite cette pensée lui apparut comme un blasphème contre son amour, contre Maurice absent. Un blasphème et un mensonge... «J'aurais connu l'avenir que j'aurais fait de même. Ce que j'ai souffert et ce que je souffrirai ne paye pas encore le bonheur de ma faute. Ô mon Dieu, ne me condamnez pas!»
On frappait à la porte de l'antichambre. Mary alla ouvrir et revint, disant:
—M. Esquier prévient Madame que la consultation est finie; il faut que Madame descende si elle veut voir les médecins avant leur départ.
Julie se hâta, mais la comédie sociale qu'elle allait jouer lui répugnait. La promesse de Maurice la hantait! «Si vous devenez veuve, je vous épouserai!» Son plus cher rêve, c'était ce veuvage. Et il fallait feindre l'inquiétude, le chagrin. De quel horrible réseau de tromperies est tissu l'adultère!
En passant devant le cabinet de travail qui précédait la chambre d'Antoine Surgère, elle entendit des voix qui chuchotaient derrière la porte... Elle pensa retarder l'épreuve en entrant là. Elle y trouva, à la table, Frœder, assis devant une feuille blanche, la plume aux doigts; Esquier, Rodin, Daumier, le baron de Rieu, debout autour de la cheminée. On se tut en l'apercevant. Frœder se leva.
—Je vous en prie, fit-elle à demi-voix, ne vous dérangez pas.
Elle serra la main de Daumier et de Rieu: avec eux elle s'isola du groupe.