Si, à ce moment, Claire eût tout avoué, si elle se fût jetée dans les bras maternellement ouverts, Julie, si meurtrie, si ravagée par la lutte, peut-être eût lâché d'un coup toute résistance; peut-être, en une de ces faims de dévouement qui dévorent les grands cœurs, elle se fût écriée: «Eh bien! aime-le! qu'il t'aime... sois sa femme... Mais ne pleure pas... mais ne souffre pas... mais vis!...» Hélas! à ce débordement d'abnégation, la jeune fille fermait résolument son cœur, ses mains cherchaient à s'échapper des mains de Julie... Julie répéta, penchée sur l'enfant: «Claire, je t'en prie, parle-moi... Je ferai ce que tu voudras... entends-tu? ce que tu voudras!» Elle sentit qu'elle perdait pied, qu'elle allait s'abîmer et se noyer dans sa propre pitié... N'importe; le vertige de sacrifice l'emportait. «Ce que tu voudras, entends-tu?» Tout, elle eût donné tout à cette minute pour les bras de Claire jetés autour de son cou, pour un: «Merci!» calmant son remords! Mais comme elle cherchait cet enlacement, la jeune fille s'arracha d'elle presque brutalement:

—Laissez-moi! fit-elle.

C'en était trop. Tout ce que l'amour avait mis de fierté dans l'âme de Julie se rebella:

—Soit, dit-elle. Je m'en vais.

Elle quitta la chambre de Claire, gagna la sienne, s'y enferma. Chassée du sacrifice et du dévouement, elle retrempa dans l'amour son pauvre cœur meurtri sous les remords et le mépris: à se souvenir des journées de Cronberg, si chèrement douloureuses, elle oublia tout, elle trouva belle et rare encore la part qui lui était gardée par la destinée. Tout haut, dans cette chambre où elle était seule, elle parla à l'absent, elle lui dit qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Elle lui demanda, comme une dévote à son saint favori, qu'il lui pardonnât d'avoir, au cours de cette journée, senti fléchir son cœur sous d'autres pressions que sa tendresse. Elle lui promit et se promit à soi-même de ne plus laisser surprendre sa pensée, d'être égoïste et insensible en lui, pour lui.


II

Feuille à feuille, en ces jours du milieu de l'automne, le grand jardin de l'hôtel Surgère se découronnait. Devant le pavillon habité par Esquier, toute la verdure était jaunie ou rouillée déjà; mais vingt nuances de colorations, depuis le vert sombre jusqu'au rouge sang, moiraient cette verdure près de déchoir. Au point où les allées se courbaient pour tourner le pavillon, deux touffes d'azélias pourpres semblaient des arbres de féerie parmi les squelettes des lilas. Plus loin le fond du jardin restait merveilleusement vert, peuplé d'arbres robustes aux feuillages ternes: des platanes, des lauriers, des cèdres, et, face à face, se mirant dans un petit bassin, un sureau et un figuier, centenaires tous deux. Dans ce coin contigu à d'autres jardins, le soleil donnait tout le jour, point gêné par des murailles, et la fraîcheur de l'eau y ranimait les sèves.

Comme cet octobre était tiède, avec des après-midi de ciel pur, de soleil apâli, qui ressemblaient à un été du Nord, Claire, presque chaque jour, apportait un livre ou quelque ouvrage sous l'encorbellement du figuier et du sureau, et là, assise des heures entières, goûtait la quiétude d'être seule, à l'abri de la curiosité affectueuse de ceux qui l'entouraient.