Deux ou trois fois depuis son retour, Julie était venue l'y chercher, inquiète, ramenée malgré tout à la pitié.

—Tu ne veux pas sortir avec moi, mignonne? Le docteur l'ordonne pourtant!

Claire répondait: «Non!» d'une voix si chargée de rancune que Mme Surgère, triste et meurtrie, renonçait à la convaincre: «Elle me méprise et elle me hait,» pensait-elle. Et, de fait, sans qu'elle les précisât, c'étaient bien de tels sentiments qui remuaient la jeune fille au cours des longues heures de solitude. Depuis le matin où elle avait surpris les amants traversant le salon vide, en leur extase d'amour comblé, elle avait eu cette idée: «Maurice, qui est à moi, m'est volé par Julie.» Elle avait souffert, elle avait pleuré; mais elle avait pourtant gardé un espoir, presque le même qui vivait obstinément en Maurice:—«Un jour viendra où je le reprendrai... un jour... sûrement!» Un jour! qu'importe le temps à la jeunesse? L'avenir si long, si long: n'a-t-il pas assez d'années pour tout arranger?... Elles avaient passé, les années: loin d'arranger la réalité au caprice des rêves, elles avaient seulement amené l'heure de la crise inévitable, l'heure où l'on ne peut plus dire: À demain... Mais à cette heure de crise, plus que jamais, Claire s'affirmait avec sécurité: «Maurice m'aime!» Elle avait bien aperçu, depuis sa rentrée dans le monde, l'inquiétude tendre, la tristesse ombrageuse du jeune homme. Et lui-même n'avait-il pas avoué qu'il l'aimait, un jour, alangui et vaincu par quelques mesures de Beethoven?

Lorsqu'elle lui dit, peu de temps après: «M. de Rieu veut m'épouser,» elle ne doutait pas que Maurice répondît: «Non!... c'est moi qui vous aime. C'est moi qui serai votre mari...» Un sort scella leurs lèvres à tous deux... ils ne se confièrent point leur secret: quand ils se quittèrent, il semblait que tout espoir d'avenir commun leur fût irrévocablement interdit. Eh bien! malgré tout, tandis que Maurice errait en Allemagne, flagellé par le souvenir et le désir, Claire ne perdait pas confiance; la même voix que naguère chuchotait infatigablement: «Il est parti... Il t'a abandonnée. Mais il t'aime, va! et sûrement, il te reviendra...»

Ce fut quand Mme Surgère partit à son tour, quand Claire la devina appelée par Maurice, que pour la première fois elle se sentit dédaignée et perdit courage. Son cœur droit, simple, pouvait-il admettre cette monstrueuse et banale vérité: Maurice l'aimant, et cédant pourtant au besoin d'avoir sa maîtresse auprès de lui? Elle se sentait vaincue; elle connut les vraies tortures de la jalousie.

Que de fois elle l'avait rêvé, ce voyage de chère solitude en pays lointain avec Maurice! Ils étaient mariés: on disait adieu à Paris, aux figures connues, toutes importunes, mêmes les plus aimées; et l'on s'en allait, elle dans ses bras, vers l'avenir! Hélas! le voyage aventureux, une autre le faisait avec Maurice. Une autre le possédait, à elle seule, loin des regards, bien librement. Elle détesta Julie pour lui avoir volé ce bonheur: elle la méprisa aussi. Elle ne devinait pas nettement ce que pouvaient être les relations des deux amants à Paris. Certes ils se voyaient seul à seule, ils avaient des rendez-vous quotidiens; les sorties régulières de Julie en témoignaient assez... Pourtant Julie vivait à part de Maurice; s'ils se rencontraient dans le monde, ils étaient contraints à l'attitude de deux indifférents... Tandis que là-bas ils vivaient ensemble, ils se montraient ouvertement au bras l'un de l'autre, ils dormaient sous le même toit!... Et Julie y consentait, une femme mariée! Claire la condamna avec la sévérité d'une conscience qui n'a jamais péché, qui ne sait même pas comment on pèche.

Ah! les souvenirs, encore si chers, les souvenirs de l'amitié enfantine, les caresses timides, permises ou dérobées, à la villa des Œillets, ce peu d'elle-même que Maurice avait eu, comme la jeune fille le regrettait et le réprouvait, à présent! «S'il a eu quelque chose de moi, pensait-elle, c'est que je me croyais sûre d'être sa femme un jour!...» Elle ne serait jamais sa femme... Rejetée à un autre mariage, engagée malgré elle, elle savait bien qu'elle n'y trouverait pas le bonheur: mais le repos même, la paix de conscience lui semblaient impossibles,—unie à un autre homme que Maurice, avec de tels souvenirs!

—Mademoiselle Claire, c'est M. le baron.

Un pas avait fait crier le sable de l'allée; à travers les branches dépouillées des lilas, Claire Esquier avait aperçu le tablier blanc de Mary. Maintenant la femme de chambre, debout devant elle, attendait les ordres. Claire hésitait. Fallait-il recevoir ce garçon, si dévoué, si bon, qu'elle aimait bien, et qu'elle désolait malgré soi?

—Où l'avez-vous fait entrer?