Solitaire, froide, déserte, elle l'aimait encore, pourtant, cette pièce sombre,—l'endroit du monde, après la villa de Cronberg, où elle avait le mieux possédé Maurice. Nul autre qu'elle n'y avait pénétré depuis que Maurice l'habitait: elle n'était peuplée que de leurs souvenirs; elle s'y sentait plus «chez soi» qu'à l'hôtel Surgère. Elle y oubliait un instant le monde extérieur, devoir et remords, et elle pouvait s'écrier ces paroles qui revenaient si souvent à sa bouche auprès de Maurice: «Ici, je suis heureuse!»

Maintenant l'appartement était vide. Julie ne pouvait plus parler avec son aimé, ou, sans même lui parler, le regarder marcher dans la chambre, écrire une lettre, couper les feuillets d'un livre.

Elle ne pouvait plus l'aider à s'habiller pour le soir, et parfois d'un point de couture fixer un bouton ou réparer l'accident d'une déchirure. Elle ne pouvait plus tendre les lèvres ou les joues aux baisers de Maurice, si longs, si pressants, où elle cherchait si souvent la confirmation qu'il l'aimait!... Mais, toute seule, elle rôdait de la chambre au cabinet de toilette, à l'antichambre, à l'autre pièce, plus petite, où Maurice accrochait ses vêtements; elle s'asseyait dans le fauteuil où il travaillait. Chaque objet, sur cette table, elle en savait l'histoire. Plusieurs étaient des cadeaux qu'elle lui avait faits; d'autres avaient été achetés avec elle, d'après ses conseils. Elle feuilletait le sous-main en maroquin vert que Maurice avait rapporté d'un voyage à Londres. À travers des hiéroglyphes, des inscriptions fantaisistes, des silhouettes dessinées d'une plume qui rêve, elle lisait des dates dont elle aussi gardait le souvenir. Elle y trouvait son nom mille fois. «Julie!» Et plus souvent encore le monogramme tendre: Yù!... Ah! elle n'avait pas besoin d'autre occupation que de se souvenir et de rêver, et le livre que parfois elle ouvrait, parmi ceux que Maurice avait laissés sur la table, elle ne le lisait pas, n'aurait pas su même en dire le titre, quand elle le quittait, rappelée par l'heure...

Autre chose encore que les souvenirs l'attirait là. C'était rue Chambiges que Maurice avait convenu avec elle, en la quittant, d'envoyer ses lettres, et à défaut de lettre, au moins un télégramme annonçant qu'il se portait bien, et où il était. Les télégrammes, jusqu'ici, avaient été les plus nombreux, et les lettres bien courtes. Si courtes qu'elles fussent, un observateur plus aiguisé que Julie eût su y déchiffrer la maladie de cette âme désorientée, assez forte pour vouloir un parti, pas assez forte, une fois le parti accepté, pour ne plus accueillir de regrets. Mais Julie ne savait deviner Maurice qu'en sa présence; elle était inhabile

à déchiffrer sa pensée sous le voile des mots. Et les moindres billets, contenant seulement des détails de lieux et de vagues protestations de tendresse, la contentaient.

Aujourd'hui, elle n'avait trouvé qu'un petit carton-correspondance dans une enveloppe, et, à voir qu'il s'était, le cher absent, donné la peine d'écrire cela au lieu de jeter simplement une dépêche au télégraphe, elle en était toute reconnaissante, toute heureuse. Elle avait baisé sur l'enveloppe les lettres de ce nom qui serait peut-être, un jour, vraiment le sien, devant les hommes,—Mme Maurice Artoy. Puis elle s'était rapprochée d'une des fenêtres pour mieux voir... Les deux côtés de la carte étaient recouverts de l'illisible écriture qu'elle lisait aisément maintenant. Elle apprit que Maurice avait quitté Francfort, qu'il traversait la Thuringe, que ses projets étaient de visiter successivement Berlin, Hambourg, Dresde, Prague. Aucune allusion à un prochain retour, ni aux événements qui pourraient le rendre nécessaire. Mais qu'importait à Julie? Tout le temps qu'elle demeura dans l'appartement de la rue Chambiges, elle relut le billet de son amant. Elle le vit de ses yeux, car pour lui elle redevenait imaginative, elle le vit assis à une table d'hôtel, traçant ces mots: «Ma chère bien-aimée...» et ceux-ci encore, dont la banalité ne la choquait point: «Ma solitude me pèse. Que n'êtes-vous près de moi!...» Et aussi la phrase presque invariable de l'adieu: «Je baise vos lèvres, mon aimée!...» Elle répétait tout haut les syllabes, dans le silence: «Je baise vos lèvres, mon aimée! Mon aimée!...» Et tout ce qui palpitait de vie en elle s'offrait à l'absent. Elle envoyait d'imaginaires baisers: «Je t'aime, mon trésor...» disait-elle. De nouveau elle effleurait le papier de sa bouche. C'était un peu de Maurice, ce carton inerte. Sa main l'avait frôlé: c'était sa pensée d'hier qu'y fixait l'écriture. Cher papier! Chères syllabes! Elle ne les distinguait plus déjà, car la nuit descendait. Mais maintenant elle les savait par cœur; et même, dans cette ombre accrue, qui fondait ensemble toutes choses dans la chambre, son rêve s'égarait. Elle rejoignait l'absent, l'enveloppait de sa pensée. Elle était avec lui. Il était près d'elle...

Elle fut réveillée de cet engourdissement de tendresse par un éclat subit de lumière, qui ranima la vision des objets disparus dans la nuit. On venait d'allumer le bec de gaz planté devant les fenêtres de l'appartement. Chaque jour, depuis son retour, c'était pour elle le signal qu'il fallait rentrer. Elle rajusta son chapeau, son manteau, et, jetant un adieu tendre à toutes ces choses aimées qui lui semblaient participer à son amour, elle sortit.