III

Au tournant de l'avenue de Wagram, Julie aperçut Tonia debout sur le seuil entr'ouvert de l'hôtel. Que se passait-il? Tous les incidents possibles lui apparurent: celui-ci, d'abord (et elle comprit qu'elle le redoutait bien plus qu'elle ne le souhaitait): le retour de Maurice. Mais, à peine descendue, Tonia lui cria:

—Mlle Claire est malade, elle est sans connaissance.

—Comment, malade? Qu'est-ce qu'elle a?

—Elle est «tombée faible», répliqua la vieille en fermant le lourd vantail de la porte et en suivant sa maîtresse par l'escalier... M. le baron de Rieu était venu; il avait causé avec elle dans le parc, assez longtemps. Quand il a été parti, Mademoiselle est rentrée, elle est montée... C'est Joachim qui l'a trouvée, tout de son long par terre, dans le petit salon.

Julie n'écoutait plus, elle hâtait le pas, montant l'escalier d'une haleine. Dans le salon mousse, elle vit Esquier debout à côté du fauteuil où reposait la jeune fille, la tête soutenue par des oreillers. Daumier, à genoux près d'elle, comptait les pulsations du pouls. Mais ce qui frappa Mme Surgère, ce furent d'abord les yeux ouverts, immobiles et comme léthargiques de Claire fixés sur elle, puis une coupe en porcelaine japonaise, qui, d'ordinaire, servait de porte-cartes,—remplie de sang.

—On s'est servi de cette coupe à la hâte, dit Esquier, répondant à l'interrogation muette de Julie. Claire a été prise, à peine relevée, d'un saignement de nez violent. Daumier était ici, heureusement. Il a eu bien du mal à arrêter l'hémorragie.

Mme Surgère se pencha sur la jeune fille. Mais, d'un geste réflexe, celle-ci tendit les bras et détourna la tête, comme pour se préserver.

—Prenez garde, murmura Daumier à l'oreille de Julie; si vous restez près d'elle, tout va être à recommencer.

Interdite, Julie s'éloigna vers le grand salon et, sans savoir ce qu'elle faisait, y entra. L'obscurité lui fit du bien. Elle eût voulu plus d'ombre encore, pour y cacher sa honte, son désespoir. «C'est moi! c'est moi qui suis cause de tout...» Elle les revoyait tous les trois: la malade hostile, Esquier consterné, le médecin usant de son autorité pour l'exclure... Elle sentait que tout le monde la condamnait et que cela devait être ainsi: elle était la cause de tout le mal. Elle se savait impuissante à combattre par une révolte toutes ces forces conjurées contre son amour; mais elle éprouvait, en même temps, que son amour ne céderait pas, même au remords, même à la mort. Alors, où allait-elle? Vers quelle catastrophe finale, quel chaos de vies brisées? Elle n'osait y rêver; elle invoquait timidement le Maître des destinées, disait: «Mon Dieu! Mon Dieu! sauvez-moi!»