Ce matin-là, quand le docteur Daumier arriva place Wagram, il était perplexe, sinon sur le devoir à accomplir, au moins sur la façon dont il allait l'accomplir. Il venait de relire les deux lettres de Maurice. «Si les choses demeurent en leur état présent, pensait-il, ou si elles continuent à évoluer dans le même sens, tout le monde souffrira ici. Il n'y a qu'à gagner, pour tous, à une solution tranchante. Oui, mon devoir est clair. Tant pis s'il est pénible; il faut agir.»

Son esprit, curieux d'analyse, ramassait toutes les raisons capables de le décider à agir, à jouer auprès de Julie, comme auprès de Rieu, ce rôle de providence auquel nos mœurs disposent volontiers le médecin moderne. Mais on ne bride pas un cœur, même aguerri au devoir, avec des théories... Tout en donnant ses soins à Antoine, Daumier ne pouvait chasser sa répugnance à torturer l'âme haute et tendre de Mme Surgère.

«Je voudrais faire aujourd'hui quelque chose qui est tout à fait analogue, dans le domaine moral, à une amputation. Or, je ferais une amputation ordinaire sans trouble, sans hésitation, sans remords, et voilà que j'ai peur de faire l'autre, si nécessaire!»

Julie entrait dans la chambre: pauvre Julie au visage ravagé et terni par les angoisses, et dont les yeux éteignaient presque leur douce flamme bleue.

—Eh bien? fit-elle.

Daumier haussa les épaules:

—La fin vient lentement. Toute une partie du bras gauche est inerte. Ce qui est surprenant, c'est la marche irrégulière de cette marée d'insensibilité. Quel merveilleux mal!

Quelque temps il demeura devant le chevet d'Antoine. Il regardait Julie à la dérobée: il aurait voulu être doux, presque caressant avec elle, comme avec un patient qu'il faut opérer. Il demanda:

—Descendons-nous voir notre petite malade?

—Je veux bien.