«Avez-vous le droit de dire ce mot? Moi, je crois que oui: c'est affaire à votre conscience. En tout cas, je vous avertis: je suis en règle avec mon devoir.

«Adieu.

«Dr Daumier.»

«Elle m'aime: elle m'aime jusqu'à être en péril de mort!» Tel fut l'égoïste écho qui s'éveilla aussitôt dans le cœur de Maurice. Toute autre réflexion fut absente. Il éprouva l'action magnétique de la fatalité amoureuse; il se sentit emporté vers celle que la destinée attirait vers lui. Et cette foi dans l'inévitable le réconforta: «Elle ne mourra pas. Elle sera ma femme, malgré tout. Ceci n'est qu'une épreuve passagère.» Les heures coulèrent; il les oubliait, se laissait lentement envahir par la douce certitude. Sous l'empire de cette émotion résolue et attendrie, il allait répondre simplement: «Ne souffrez plus, je reviens, je reviens pour vous,» quand brusquement la nécessité d'arrêter sa pensée pour l'écrire le réveilla. Revenir! mais il ne peut pas. S'il revient, c'est Julie qui l'attend: c'est Julie, la fiancée qu'il s'est choisie. La lettre de Daumier, la maladie de Claire n'ont rien changé. Jamais la cruelle évidence ne s'était dressée en face de lui si brutalement. Il s'abattit de nouveau sur son lit et sa nuit s'acheva dans les larmes, dans le cauchemar, dans le désespoir. Au réveil (si c'est un réveil que l'horrible dégoût de la couche vous rejetant à la douleur de vivre), il reprit la plume laissée la veille et il écrivit:

«Claire, on me dit que vous souffrez à cause de moi, parce que je suis loin de vous et que vous m'aimez. Eh bien!, sachez-le, moi aussi je vous aime. Aussi complètement qu'un cœur d'homme peut être possédé par une femme, vous avez le mien. Voilà ce que je me retiens de vous dire depuis des semaines... À quoi bon ces scrupules à présent? Notre vie est perdue, gâchée par ma faute. Je vous ouvre ma conscience. J'ai été coupable. J'ai fait le mal insoucieusement et me voilà puni. Malheureusement je n'ai pas fait de mal à moi seul. J'ai mérité, pour avoir passé outre les devoirs de cœur, de ne plus savoir aujourd'hui où est mon devoir; je me résous donc à m'abstenir, à laisser souffrir et à souffrir. Je n'espère plus en rien, j'ai envie de fuir, de disparaître... Eh bien! avant de disparaître tout à fait, je veux au moins que vous sachiez que je n'aime que vous, mon amie. Quand je vous ai quittée, je ne le savais pas, et peut-être ce n'était pas: mais vous avez pris possession de moi durant l'absence. Vous êtes en moi; j'en souffre, toujours j'en souffrirai, car, hélas! il est trop tard pour vous aimer en face du monde. Il y a une chose que vous ignorez, c'est que je suis, devant ma conscience, le mari de Julie. Elle a ma promesse que je l'épouserai dès qu'elle sera veuve... Cette promesse, ne croyez pas que je la tiendrai. Jamais je n'épouserai cette pauvre femme que je n'aime plus, sinon dans le passé. Vous êtes la compagne qu'il me fallait; puisque vous m'aimez, je voudrais que cette pensée vous fît revivre: vous étiez ma vraie fiancée; tout ce que j'ai cherché d'amour ailleurs qu'en vous n'était rien, je m'en aperçois aujourd'hui! Adieu, mon amie. Parmi tant d'heures d'angoisse, je vous dois des minutes si délicieuses que rien ne les effacera, même pas mon agonie d'à présent... Vous souvenez-vous du chemin de Saint-Jean, bordé par la ligne bleue de la mer? Vous souvenez-vous de la villa des Œillets? Vous rappelez-vous le Lebewohl de Beethoven? Comme tout cela est loin et près! Adieu. Quand vous aurez lu cette lettre, personne ne me joindra plus. Fermez vos chères paupières, souvenez-vous! Je vous aime, je vous perds et vraiment j'en meurs. Adieu!»

Il mit la lettre dans une enveloppe ouverte, et la glissa dans ce mot adressé à Daumier:

«Docteur, votre lettre m'achève. Je ne puis pas revenir, vous saurez pourquoi quand vous aurez lu ces pages écrites pour Claire, mais que vous lui remettrez seulement si vous le jugez utile... Moi, si je n'ai décidément pas le courage de mourir, je vais m'éloigner de nouveau, si loin, cette fois, qu'on ne me rejoindra plus. Je resterai cependant trois jours encore à Heidelberg, pour vous laisser le temps de me répondre, de me donner un conseil suprême.»


V