Une fois de plus, il était vaincu. Le fantôme qu'il avait fui le poursuivait, l'atteignait et de nouveau l'étreignait; la présence d'une maîtresse chérie ne l'en avait pas défendu, ni les caresses de l'amour hasardeux, ni la sainte solitude. Il constata cette défaite, il la sentit irrémédiable; et ce qu'il n'avait pas osé depuis le serment fait à Julie, il l'accepta: «Soit, je ne lutterai plus.» De la joie de cet abandon, tout son être tressaillit: il connut le lâche contentement de l'officier captif qui a juré de ne point s'enfuir.
Mais ce contentement dura peu. D'autres pensées l'assaillirent: «Et Julie? Et la promesse que je lui ai faite de l'épouser, si elle devient veuve? Comment ai-je pu faire une promesse pareille?...» Elle lui paraissait monstrueuse, maintenant, impossible à tenir, même si la destinée devait le séparer de Claire, le rejeter définitivement à sa maîtresse. «N'importe; quoi qu'il m'arrive, près de Claire ou loin d'elle, rien ne m'empêchera de l'aimer... À quoi bon me tromper moi-même?...» Le ravage de son propre cœur, maintenant qu'il osait le regarder, l'effrayait... Comme il aimait cette enfant! Dire qu'il avait cru ne point la désirer, souhaiter simplement en elle le mariage, la famille, l'avenir renouvelé! Voilà qu'il ne comprenait plus comment il avait pu la quitter, se résigner à n'avoir plus près de soi au moins le rafraîchissement de sa présence.
Il se prit à désirer la patrie, Paris, le coin de Paris où elle vivait; il les désira de tout son esprit obsédé, de tout son cœur meurtri, saignant... Qui l'empêchait, en somme, d'y revenir, de se placer résolument en face de sa destinée? Absent ou présent, celles qui souffraient par lui souffraient-elles moins?... Revenir! Hélas, pour cet acte décisif, le courage lui manquait encore. Il transigea avec son désir, il cessa de s'éloigner; au lieu de s'enfoncer vers l'Est, il retourna sur ses pas, lentement, attiré par la terre natale, n'osant la fouler!
Oh! le triste pèlerin qui s'en va ainsi à travers l'Allemagne, étape par étape, vers cette frontière qu'il ne franchira pas,—il le sait,—et elle l'hypnotise pourtant, elle l'attire. Il marche dans la nuit comme vers un abîme. Toute maîtrise de sa destinée, il l'a abdiquée: il n'est plus qu'une chose ballotée par le hasard. Sa vie n'a plus d'issue... Qu'importe? Il marche, il marche les yeux à terre, sans regarder le chemin devant soi. Elle est venue, l'heure d'expier. Elle châtie le crime initial: de n'avoir pas, jeune homme, observé ce respect de l'amour humain qui devrait être la religion de ceux qui n'en ont plus d'autre. Il a joué avec la tendresse des femmes, comme avec des jouets qu'on peut délaisser ou briser... Quelques-uns se cassèrent sans bruit, ou se laissèrent oublier... Mais à deux de ces tendresses son cœur s'est capturé sans qu'il y prît garde. La jeune fille, la femme, leurrées, ont aujourd'hui leur revanche; elles le tiennent, l'une et l'autre, lié si serré qu'il ne peut s'échapper, même au prix de son sang et de sa chair laissés aux mailles du piège. Il souffre, il se repent. Trop tard, de la volupté et de la douleur d'aimer sont nés en lui la foi et le culte de la femme, comme à ces incrédules dont parle Pascal, la foi religieuse vient à force de génuflexions et d'eau bénite.
Et il poursuit son voyage par des routes qu'il oublie, des villes qu'il traverse sans les voir, des musées où il promène son indifférence. Le voici à Ulm, à Stuttgart, à Ludwigsburg. Qu'a-t-il vu de toute cette Allemagne? Rien. Il a seulement changé de place une maladie qui va s'aggravant. Elle s'aggrave, elle s'achève en agonie: elle est à l'heure où le moribond va perdre connaissance, où il n'entend plus que comme des chuchotements indistincts les paroles vivantes autour de lui. Maurice est tout près de la France; il foule ces plaines du Rhin tour à tour possédées par les deux peuples. Mais, comme un pigeon voyageur blessé au retour par une balle perdue garde juste assez de force pour voler, l'aile demi-brisée, perdant du sang, jusqu'au colombier,—il est si faible qu'il va tomber sur la terre natale en y touchant...
Cette nuit de Heidelberg, aux étoiles nombreuses dans le firmament noir, l'image en devait rester ineffacée dans sa mémoire; nuit mémorable où, par l'ordre secret des choses, il arrêta sa destinée sans le savoir. Il avait débarqué vers une heure après minuit, venant de Carlsruhe. La nuit était à la fois sombre et étoilée, encore tiède, malgré l'âge de la saison. La douceur de l'air, l'ambiance parfumée d'arbres feuillus décorant un parc semé de villas, lui donnèrent la seule sensation qu'il goûtât encore, l'espoir de l'isolement, du silence, de la paix. Portant sa valise, un commissionnaire le menait à travers des bosquets noirs, s'arrêtait devant une des villas, élégante et ombragée. C'était un hôtel. Il embaumait les fleurs; il reluisait d'une propreté de boarding anglais. La servante était accorte et jolie; elle ouvrit au voyageur une vaste chambre confortable tout de suite inondée de lumière par les globes électriques. Tandis que Maurice défaisait les sangles de sa valise, la servante revenait, portant sur un plat d'argent deux lettres timbrées de Paris. L'une était de Julie; il la lut. Les simples phrases, écrites sans art, exhalaient un si pénétrant parfum d'amour vrai, qu'elles le bouleversèrent. Et, reconnaissant, il baisa le papier à la place où la main de la pauvre amie avait signé: «Yù.»
L'autre lettre, il ne la lut pas tout de suite, car il était à cet état de faiblesse où l'on recule devant l'imprévu. Il attendit d'être dans son lit pour l'ouvrir: l'écriture, qu'il ne pouvait nommer, ne lui était pas inconnue... Il courut vite à la signature... Daumier!... Une lettre du médecin! «Est-ce que Surgère est mort?» pensa-t-il... Et il eut un froid aux moelles en songeant qu'il allait être mis face à face avec la nécessité de tenir sa parole... Mais, tout de suite, le post-scriptum le détrompa: «Antoine va fort mal, il peut aller fort mal très longtemps encore...» Si ému que le tremblement de ses paupières et de ses cils l'empêchait de voir, il dut s'étendre un instant sur son lit avant de retrouver la force de lire.
La lettre disait:
«Mon cher Maurice,
«Vous ne savez certainement pas ce qui se passe à Paris tandis que vous séjournez en Allemagne. Claire Esquier meurt sous nos yeux, tout simplement. De quoi? Nous disons de neurasthénie, parce que nous avons peur de sembler simples et ignorants si nous disons: d'amour. Médecin, je ne peux la guérir; mais je sais que vous pouvez la sauver, rien que d'un mot: c'est l'incertitude et l'attente qui la tuent.