Le soir, ayant regagné leur appartement, il était tenté de donner raison au docteur, quand, abattu sur un fauteuil, il voyait Mary faire sa toilette nocturne, avec le soin minutieux des Anglaises, dénouer, renouer ses cheveux... La chair, couleur de rose-thé, teintait la batiste de la chemise; la nuque blonde se courbait comme pour appeler le joug des baisers. Maurice se disait: «Elle sera dans mes bras tout à l'heure...» Et quand ce tout à l'heure était venu: «Qu'importent nos rêves? Que sont nos soi-disant devoirs de cœur? Une femme en vaut une autre, après tout...»

Mais l'instant redoutable était celui où, les sens satisfaits, rassasié et triste, il se trouvait, de sang-froid, face à face avec cette maîtresse ramassée sur une grande route d'Allemagne. Ceux qui n'ont pas donné des années de leur vie à une vraie et unique tendresse, ne savent point l'horrible remords, châtiment de cette tendresse trahie! Aux joies, aux souffrances de la vraie passion, le sens d'aimer s'épure: il ne se prostitue plus volontiers à des rencontres. L'homme qui a considéré en sa vie une certaine femme comme un temple, ne saurait sans dégoût en aborder une autre comme une auberge. À l'heure où mourait le désir comblé, un bouillonnement de rancune s'élevait en Maurice contre sa compagne d'aventure; il aurait voulu pouvoir fuir de la chambre, anonyme et muet, comme d'un mauvais lieu. La contrainte polie qu'il était obligé de garder vis-à-vis d'elle l'exaspérait. Elle s'en aperçut bien: elle en souffrait sans doute; mais, captivée par le charme inquiétant de ce beau Français, en qui elle devinait une tristesse grave et secrète, elle se taisait.

Peu à peu le mépris de soi-même envahit Maurice à tel point qu'il emplit toutes les journées; il n'y eut plus de répit que dans les irritations de la possession. Il rêva la solitude avec la même fureur qu'il l'avait haïe. Une invincible timidité, l'incapacité de diriger sa propre vie, l'empêchaient de prendre un parti. Ce fut Mary qui le prit. Un soir, en rentrant à l'hôtel ou il l'avait laissée seule, prétextant une migraine, il trouva l'appartement vide. Elle était partie, emportant les objets qui lui appartenaient. Une enveloppe était posée en évidence, sur une table; il l'ouvrit et lut:

«Mon ami, vous souffrez et je vous ennuie. Je m'en vais. Je n'aurais pas demandé mieux que de vous aimer... Mais quoi! je vous ennuie. Ne me cherchez pas, ne m'écrivez pas. Oubliez-moi...

«Mary.»

Maurice tourna, retourna quelque temps la lettre dans ses doigts. Il ne savait plus s'il était triste ou content de ce départ.

«Pauvre petite!... Je l'avais prise pour une basse aventurière. Voilà qu'elle est partie sans me demander rien, sans emporter de moi même un bijou... Est-ce qu'elle m'aimait, par hasard? Si oui, elle a bien fait de partir... car je ne pouvais pas l'aimer, moi... La récolte des maîtresses est faite dans mon cœur, faite pour la vie...»

Il dîna seul, paisible et triste. Quand il eut achevé de dîner, il sortit de la ville, gagna les remparts. La lune brillait sur le décor extraordinaire des tours, des crénelures, des portes et des ponts-levis... Il suivit, à pas lents, le chemin qui borde extérieurement les fossés. «Des gens ont vécu là, contemporains de ce féerique appareil de défense; d'humbles soldats, des bourgeois, des capitaines. Ils ont aimé, on les a aimés; ils ont connu l'attente de la possession, sa joie aiguë, puis la mort. C'est eux, maintenant, l'humus de ce sol où je marche, la sève de ces vieux hêtres qui jalonnent le chemin... Ah! pensa Maurice, ils n'ont pas aimé comme nous aimons, nous autres, moindres qu'ils ne furent...»

La sensation de la fuite de la vie, si preste, si preste, comme une eau entre les doigts, l'accabla. De nouveau il eut horreur de son isolement, presque peur; il gagna rapidement la plus voisine des portes, rentra à l'hôtel et se coucha.

Mais le sommeil ne venait point. Il ne s'énerva pas à le contraindre. Il appela au secours de son insomnie les rêves dangereux et délicieux qui avaient été la morphine de son âme à Hombourg... Il se roula dans le souvenir de Claire. «Que fait-elle maintenant? Onze heures viennent de sonner: elle est couchée; elle va dormir!» Il fouetta son désir; il l'aiguillonna pour qu'il violât cette chambre, cette couche sacrée de jeune fille. Oui, elle dormait, comme certaine fois il l'avait surprise, à Cannes, blottie au bord de l'oreiller; il aperçut dans un éclair ses cheveux trop noirs, ses dents trop blanches, sa fine peau odorante. Il murmura tout haut: «Les dents de Claire... les lèvres de Claire... les yeux de Claire...» et les mots prenaient corps; ils avaient une apparence, un son, une odeur, qui achevaient de l'affoler. «Je te veux! je te veux!» murmurait-il...