IV
Quand Julie l'avait laissé seul à Francfort, Maurice avait bien senti, en voyant le train s'éloigner, des larmes gonfler ses yeux: il avait été triste pendant quelques heures. Mais c'était la bonne tristesse, les saines larmes, une façon encore d'être tendre et d'aimer... Le soir même il arrivait à Leipzig; il assistait à une représentation de Faust; plus familier avec les mots, il commençait à jouir de ce plaisir spécial que donne au voyageur d'esprit délicat le séjour de l'étranger: une sorte de renouvellement de la personnalité, l'abandon du vieil être qu'on traîne après soi, depuis si longtemps, dans son pays, et dont on est las... La représentation finit vers dix heures; il flâna quelque temps dans les rues, bientôt désertes, et rentra à l'hôtel. Onze heures sonnaient: «Julie est à Paris, pensa-t-il... Pauvre chérie! quel voyage fatigant elle s'est imposé pour moi! Comme elle m'aime!» Il lui écrivit tout de suite quelques lignes affectueuses. La lettre fermée, donnée au valet de chambre, lui-même couché et les lampes éteintes, il s'attarda à réfléchir, avec un calme qui le surprit. Depuis qu'il avait promis à Julie de l'épouser si elle devenait veuve, son mal s'était endormi. Ainsi, l'assurance de perdre Claire le calmait! Pourquoi? «C'est de n'être plus incertain, se dit-il; et puis, j'ai fait mon devoir, et le sacrifice tonifie.» Il n'essaya pas de pénétrer plus avant dans son cœur. En réalité, ce qui le rassurait, c'est que la lutte avec soi-même était ajournée. S'il s'était interrogé, s'il s'était répondu avec plus de sincérité, il se fût avoué qu'il ne croyait plus au mariage de Claire. Parce qu'un équilibre instable a duré, il a des chances de durer encore: ce raisonnement, absurde en soi, est presque toujours confirmé par les faits. «Si Claire avait vraiment voulu épouser Rieu, le mariage serait accompli déjà... Elle ne veut pas; elle attend.» Il acceptait que la jeune fille lui immolât son avenir. «Est-ce que je ne m'immole pas aussi, moi?...» L'espoir d'une transaction avec la destinée l'apaisait: il conçut de nouveau une vie tolérable entre Julie et Claire, dans la même maison. «Nous avons bien vécu ainsi plusieurs mois: nous vivrions encore ainsi sans ce maladroit de Rieu...» Une voix obscure, un écho de l'égoïsme physique ajoutait: «Et puis, sait-on ce qui peut advenir? Même révoltée, une femme qui vous aime, qui demeure près de vous?...»
Maurice connut ainsi, jour à jour, une sorte de somnolence contente qui lui permit de jouir du voyage. Il fut le malade à qui l'on devait faire une effroyable et incertaine opération de chirurgie, et à qui l'on vient d'annoncer que l'opération, provisoirement différée, ne se fera peut-être jamais. Ces vacances de cœur ne furent pas sans charmes, mais elles durèrent peu. Elles auraient duré sans doute, et—qui sait?—le temps eût amené la guérison et l'oubli, si toute communication eût été rompue entre lui et Paris. Mais, étape par étape, à Leipzig, à Berlin, jusqu'aux limites de l'Allemagne, Paris, Claire, Julie ne le quittèrent pas, car chaque jour il recevait une lettre de sa maîtresse. Lettres insignifiantes en apparence, pleines de tendresses, vides de faits; mais au travers de leur affectueuse inanité, Maurice pouvait suivre pourtant les péripéties du drame intime qui se jouait à Paris... Il sut que la fin de M. Surgère était prochaine; que la santé de Claire retardait son mariage... Des deux événements, mariage de Claire, mort d'Antoine, lequel arriverait le premier? Il entrevit l'éventualité de ce sacrifice: épouser Julie en présence de Claire libre! Cela dépendait d'obscures catastrophes qui se préparaient là-bas, sans lui, hors de lui!
Il tâcha de lutter contre les renaissantes angoisses, il défendit l'indifférence où le départ de Julie l'avait laissé, comme on défend le sommeil contre des bruits importuns. Il poursuivit son voyage, s'efforçant à visiter les villes qu'il traversait avec une curiosité de touriste professionnel. La France, Paris étaient encore trop près de lui. Il s'éloigna, monta vers le Nord, jusqu'à Hanovre, jusqu'à Hambourg. Là, dans le port, de grands navires balançaient leurs hanches rondes; la cloche sonnait. On détachait les amarres, des bastingages aux quais s'échangeaient des adieux... Que de fois, devant ces départs évocateurs des voyages outre les mers, l'exilé sentit l'aiguillon de l'indépendance piquer son désir! Ah! s'en aller, non plus à une nuit, à deux jours de Paris où se dénouait mystérieusement sa destinée, mais vraiment loin, dans l'inconnu, où l'on ne vous rejoint plus. S'en aller comme un malfaiteur, comme un voleur, se cacher, et là, imposant résolument silence à la conscience, recommencer sa vie, avec d'autres projets, d'autres efforts, d'autres amours!... La vapeur sifflait, prolongeait son sifflement comme un adieu. On enlevait les passerelles; le grand navire, tiré par son remorqueur, s'éloignait pesamment, virait, gagnait le large... «Décidément, d'autres que moi auront ce courage,» pensait Maurice, le regardant s'éloigner. Et il constatait une fois de plus la vanité de ses rêves, l'infirmité de sa volonté.
Un soir, à Prague, en sortant du théâtre bohême, il coudoya une femme, très jeune, très singulière, assez jolie, cheveux blonds, figure blanche et rose, costume d'Anglaise en voyage. Il s'excusa en allemand; la voyageuse répondit en français avec un assez bon accent: «Ce n'est rien, monsieur». Elle était seule: ils lièrent connaissance, s'en allèrent prendre une tasse de chocolat dans un des cafés de la Kœnigstrasse. Maurice l'accompagna jusqu'à la porte de son hôtel, en lui demandant la permission de la voir le lendemain. Ce soir-là, il regagna sa chambre plus gaiement: il lui semblait qu'il se vengeait de la destinée; il se réjouissait de pouvoir trahir légèrement celles qui l'aimaient.
Oh! mystérieux et troubles, nos cœurs humains, mêmes les plus sincères!
Ils se virent chaque jour, quittèrent Prague ensemble. Elle lui avait raconté une histoire, qui peut-être était vraie: qu'elle était divorcée, qu'elle vivait seule et voyageait seule. Maurice lui adressait de vagues galanteries auxquelles elle répondait en souriant, sans rien promettre, sans refuser. Ensemble ils arrivèrent à Nuremberg. Maurice indécis, lui disait: «Comment nous arranger à l'hôtel?» Elle répondit sans embarras: «Prenez un appartement à deux chambres, au nom de M. et Mme Artoy.»
«Est-ce le remède? Est-ce l'oubli?» se demandait le jeune homme, dans la fièvre légère où le mit d'abord cette aventure... Mary Simpson était fraîche et tentante, douce avec cela, gaie, façonnée par son goût et sans doute par d'autres expériences à son rôle d'amie du voyageur. Un jeûne assez long faisait mieux goûter à Maurice la fontaine de baisers rencontrée sur la route. «Est-ce l'oubli? Est-ce le remède?» pensait-il, la regardant, au restaurant, manger en face de lui, l'écoutant bavarder avec un grâce libertine. «L'amour de hasard, le libertinage... c'est un remède indiqué par les médecins à la maladie sentimentale.» Un mot brutal de Daumier lui revenait: «Il faut d'abord se vider la peau.»