—Madame rentrera?
—Pour le déjeuner, sûrement, Mary.
Et, ne voulant pas être interrogée davantage, elle sortit vivement. Elle courut presque jusqu'à la station de fiacres.
—Rue de Turin... Au couvent... À la chapelle... Je vous arrêterai.
Il était presque huit heures quand elle y arriva. Elle pensait entrer directement dans le couvent par la petite porte qui donnait sur les cours, et monter aussitôt chez l'abbé Huguet. Mais le fiacre s'arrêta devant la chapelle: les portes en étaient ouvertes, des lumières de cierges brûlaient au fond du chœur. L'appréhension des aveux et aussi une reprise de piété la jetèrent dans la chapelle. Tout de suite, elle s'y sentit plus à l'aise, sous cette demi-obscurité fraîche. Derrière des bancs vides d'élèves, quelques chaises, quelques prie-Dieu, vides aussi, attendaient les fidèles... Julie s'agenouilla.
Dans son désespoir, y avait-il place pour une consolation? Oui! c'était une consolation, ce droit reconquis à entrer là, à y prier. Elle n'y venait plus, comme trois ans passés, avec l'appréhension encore délicieuse de la faute. Aujourd'hui, elle avait péché, péché des mois et des années, et voici que son péché même l'abandonnait. Jamais elle ne le commettrait plus; une main providentielle la restituait à la chasteté désespérée.
«Mon Dieu... ayez pitié!»
Un bruit sourd de piétinements légers parvenait jusqu'à elle. Elle le reconnaissait; il réveillait au fond d'elle-même les vieux échos. C'était l'heure de la messe: Julie vit la converse allumer les cierges et préparer l'autel, la même qui, trois ans plus tôt... Oh! ce passé! Cette station dans l'église! Tout cela lui remontait au cœur, à présent! Entre la prière éplorée de ce jour-là et la prière désolée de celui-ci, l'histoire brève et infinie de son amour, tout entière avait tenu!
Maintenant, les élèves entraient, une à une... Elles entraient, souvent continuant à leurs premiers pas le chuchotement de la conversation commencée dans les corridors: une génuflexion d'automate les ployait devant le milieu du chœur, et, subitement recueillies, elles garnissaient les bancs avec ordre... Toutes furent placées bientôt, et, sur un battement de claquoir, agenouillées. Julie les regardait, des dos amincis de fillettes, vêtues, sans grâce, d'une pèlerine noire qu'un ruban de faille bleue, pour quelques-unes, barrait en forme de V. «J'ai été de ces petites, de celles qui sont à genoux là-bas, tout près du chœur... Puis voici ma place, au milieu, à la hauteur de la chaire, quand j'étais parmi les moyennes, quand j'ai fait ma première communion... Voici la dernière que j'ai occupée, là, où s'agenouille cette grande brune.» Il lui sembla que ces divisions méthodiques de la chapelle symbolisaient pour elle les saisons de la vie. Le printemps était mort, puis l'été; l'automne s'achevait. Et c'était aujourd'hui le dernier jour de l'arrière-saison. Loi de misère, qui des marches du chœur chasserait insensiblement ces enfants, comme elle-même, vers la porte de l'asile, vers le monde! Combien, parmi ces petites, si innocentes, regardant le tabernacle avec de pures prunelles, reviendraient un jour, à la place qu'elle occupait maintenant, pleurer leur amour mort, leur vie brisée? Oh! triste amour! triste vie!
Sa pensée errait ainsi autour du problème de la destinée, sans le pénétrer, tandis qu'elle accomplissait machinalement les gestes de la prière; même ses lèvres inconscientes mêlèrent une voix aux voix qui chantaient des cantiques. Les pieux cantiques disaient que l'amour de Dieu est le seul refuge; ils déploraient de grands péchés, ils témoignaient de la confiance des fidèles aux divines miséricordes. Les plus petites les balbutiaient, ces paroles de pénitence, à la veille des tristes fêtes de novembre, comme aussi les grandes filles qui devinaient déjà l'amour, celles dont le cœur, peut-être, avait déjà battu pour des jeunes hommes,—comme aussi la pauvre femme que l'amour venait de rejeter, brisée, tout au seuil du temple, pénitente et pleurante.