—Oh! oui, tout à fait... Rien ne pourrait m'y ramener, rien, rien...
—Cependant, vous étiez bien possédée par cette affection. D'un jour à l'autre, elle a disparu de votre cœur?
—Non. J'aime toujours Maurice. S'il faut ôter cela de moi, que le bon Dieu m'épargne!... je ne peux pas, je ne serai jamais pardonnée. Seulement... quand je fais mon examen de conscience, il me semble que désormais il n'y a pas de péché dans la pensée que je garde à Maurice. C'est quelque chose de très fort, mais de blessé, comment dire? de triste, comme on aime quelqu'un qui est mort. Non, je ne puis pas pécher en l'aimant comme cela.
L'abbé réfléchit quelque temps.
—Votre conscience vous appartient, mon enfant, dit-il. Vivez en paix avec elle. Le bon Dieu veut vous pardonner puisqu'il vous éprouve... Écoutez-moi.
De cette voix singulière qui faisait vibrer comme un cristal les nerfs de ses pénitentes, il ajouta:
—Vous voici revenue, ma fille, toute meurtrie et saignante, aux pieds de votre confesseur. Dieu vous a frappée dans votre péché même, il faut l'en remercier. Vous avez fait un voyage à travers l'amour humain: vous pouviez y demeurer éternellement, et cette honte s'attachait à vous comme une lèpre, jusqu'à la mort, jusqu'au delà. Vous souffrez, n'est-ce pas? mais tout de même vous vous sentez aujourd'hui quelque chose de meilleur qu'hier; vous n'êtes plus cet être coupable et vil: une amoureuse. Oui, une amoureuse; le mot vous choque parce que je le prononce ici, dans cette sainte maison, devant ce crucifix: hier vous n'étiez pourtant pas autre chose. Adorez la main qui vous ôte violemment cette triste prérogative. Il ne vous est pas interdit, certes, d'aimer encore l'homme que vous avez aimé; mais voyez comme cet amour se hausse, s'il exclut le don de votre corps. Rappelez-vous ce que je vous disais voici trois ans: «Il y a quelque chose de mal dans l'amour.» De ce quelque chose de mauvais, vous avez senti l'amertume, n'est-ce pas? Eh bien, ôtez de l'amour ce vague élément coupable, il reste une grande vertu, la charité. Allons, mon enfant, prenez courage! Vous recouvrez votre nationalité perdue d'honnête femme et de chrétienne. Prononcez les paroles de contrition; je vais vous absoudre. À genoux, mon enfant; le front bas, mais l'âme haute. Et point de larmes. Quoi! vous renaissez à la santé morale, et vous pleurez?
Lorsque les dernières paroles de l'absolution furent prononcées, que le prêtre eut dit à Julie les mots rituels du congé: «Allez en paix!» tous deux se relevèrent en même temps. Ils sentirent le besoin de se séparer sans ajouter une parole, et dès ce moment même. Ils se serrèrent la main.
—Adieu, madame. Revenez me voir, n'est-ce pas? N'oubliez plus le chemin de cette maison.
—Adieu, mon père.