On annonça:
—M. le docteur Daumier.
Lorrain, comme Jean Esquier, plus jeune que lui de dix ans, leur amitié ancienne ne s'était jamais démentie, ni relâchée. On aime sans effort, sur le tard de la vie, les compagnons de son adolescence: c'est un peu de soi qu'on chérit en eux... Outre cette affection, Daumier et Esquier se donnaient quelque chose de plus rare: chacun d'eux était l'homme que l'autre admirait le plus. Daumier admirait la belle vie d'Esquier, constamment honnête et bienfaisante parmi le maniement corrupteur de l'argent. Esquier exaltait le désintéressement de son ami qui, vers la trentaine, avait abandonné les clientèles lucratives pour se vouer à la science. Aujourd'hui, marié modestement, père de deux enfants, Daumier s'isolait sans fonctions officielles, sans traitement, dans son laboratoire de la Salpêtrière, où il s'efforçait de fonder sur des bases nouvelles une doctrine de biologie expérimentale. Esprit catégorique, volonté impitoyable affichant le mépris des conventions morales, sans donner prise à nulle critique sur sa moralité, il tenait, dans la maison de la place Wagram, ce rôle augurai où nos mœurs, par le discrédit de la foi religieuse, ont élevé le médecin moderne. Maurice Artoy l'estimait comme un partenaire alerte au jeu des paradoxes; mais la timidité de Julie le redoutait un peu.
Il salua brièvement tout le monde.
—J'ai été appelé en consultation, cette après-midi, par les chirurgiens Frœder et Rodin, dit-il, quatre heures perdues à discuter avec ces entêtés... Comme j'ai encore à travailler cette nuit, je suis venu ici pour vous dire bonjour et me changer un peu les idées. De quoi parliez-vous?
Le baron de Rieu lui expliqua la question en termes subtils. Daumier répondit en souriant:
—Ah! le socialisme! Vous en parlez si souvent, de ce fantôme-là, que vous finirez par le faire apparaître.
—Bientôt, croyez-vous?
—Mon Dieu... vers la fin du siècle, à peu près au centenaire des grands événements, au plus tard au commencement du vingtième. Voyez-vous, la préoccupation de cette date est dans l'esprit de tout le monde. L'expression inepte: fin-de-siècle, qui nous horripile partout, en est le signe. Comme une fièvre chronique, mais à longues périodes, la France et l'humanité sentent passer sur elles ce souffle singulier qui enivra nos pères il y a cent ans. Vous voyez des gentilshommes, comme le baron, des bourgeois riches comme Esquier, enrégimenter les ouvriers, prendre la tête du mouvement du quart-état. Oui, nous sommes incontestablement aux limites de deux grandes époques. Pourvu qu'il n'y ait pas de sang dans le fossé qui les sépare!
—Oh! mon Dieu, oui! pas de mort, pas de Terreur... Donnons-leur ce qu'ils veulent, à ces gens-là!...