«Allons! Vivons! Laissons s'accomplir l'inévitable. Nous verrons bien!»
Malgré ses hésitations, ses scrupules, l'espoir de l'amour prochain le réchauffait.
«J'ai souffert, pensa-t-il. La vie ne m'a pas gâté, j'ai été rudement éprouvé. Eh bien, voici une revanche!»
Autour de lui, le bal affolait la foule. Beaucoup d'invités étaient partis: mais ceux qui demeuraient n'étaient plus des passants dédaigneux ou contraints: ils restaient pour le plaisir de s'agiter, de palper des tailles de femmes, de suivre une intrigue. Or, à cette heure tardive, dans cette atmosphère sur-chauffée, chargée de la poussière des fards, de la sueur volatilisée des corps, voici que de lui-même se déchirait le contrat accoutumé entre le désir humain et la pudeur sociale; personne ne semblait apercevoir un relâchement consenti par tous. Maurice, ayant quitté Frœder et Daumier, constatait l'universelle impudicité de cette foule. Des couples tournaient, si étroitement pressés, presque encastrés, que de leur valse la femme se pâmait, comme en un lit. Ils se séparaient aux derniers accords de la musique—et brusquement se glaçaient dans une affectation de courtoisie mondaine. D'autres, assis à l'écart, causaient si bas que leurs lèvres bougeaient à peine; mais la lubricité des yeux parlait assez clair... Il ne fallait que les observer pour comprendre, ici la fervente instance d'un rendez-vous—à la fin accordé au moment où l'idole se levait, donnait une date d'un mot brusque, bref, ailleurs l'entretien haletant où l'on évoque les anciennes caresses, où les mots glissent avec les regards par l'entre-bâillement des corsages, les fouillent comme des doigts.
Et les mères couvraient d'un regard satisfait ces apartés de leur fille avec l'homme qui l'énervait; les maris jouaient paisiblement au poker, dans les chambres voisines, livrant toute une nuit leur femme aux attaques des hommes; et tous ces chargés d'âmes s'imaginaient ou affectaient de croire que, la nuit achevée, le calme et l'ordre se restaureraient dans les cœurs troublés des filles et des femmes, aussi aisément que les meubles et les tentures reprendraient leur place habituelle dans les salons dévastés par le bal.
Maurice pensait:
«Quelle duperie, quelle tartuferie que la pudeur du monde! L'Église seule est raisonnable avec ses dogmes clairs, froids, tranchants comme l'acier... Ceci est permis, cela ne l'est pas. Une jeune fille, une jeune femme, ne doivent pas aller au bal, parce que cela excite leurs nerfs. Voilà qui est net... L'Église a raison.»
Mais sa pensée se désorienta. Claire venait à lui. Il était si obsédé en ce moment par l'image de Julie, qu'il regarda la jeune fille avec une curiosité désintéressée.
«Elle est vraiment trop maigre encore pour se décolleter. Et puis, aux lumières, cette blancheur de peau, ces cheveux trop noirs... c'est presque effrayant... Elle a l'air d'une morte qui marche.»
—Est-ce que vous êtes souffrante? lui demanda-t-il.