Elle répondit, subitement rosée:
—Oui, un peu. Je voudrais bien ne pas conduire le cotillon?
—Eh bien! ne le conduisez pas.
—Mais qui me remplacera?
—N'importe qui; Mme Surgère, par exemple.
—C'est cela, fit Claire. Voulez-vous le lui demander?
—Oui, j'y vais.
Julie résista un peu, puis céda. Maurice éprouvait une sorte de soulagement à livrer son amie au baron de Rieu, au lieu de la voir traîner de bras en bras, au hasard des choix. Il devinait bien qu'elle subissait, elle aussi, l'effet dissolvant des atmosphères de bal... Sa nudité ne l'inquiétait plus: elle entendait sans révolte les propos d'admiration qui d'abord l'avaient fait cruellement rougir. Comme on lui en avait murmuré de ces déclarations forcément écourtées, où le passant, un instant en contact avec une jolie femme, essaye ses chances, tente si «ça prendra», peu chagrin de l'insuccès, d'ailleurs, répétant les mêmes mots à une autre, l'instant d'après! Cette nuit, elle avait vraiment senti le frisson des désirs lui effleurer la peau. Et voici qu'elle n'en souffrait plus, qu'elle attendait presque les déclarations, qu'elle les écoutait en souriant! Son cœur en recevait une joie secrète. Elle pensait: «Je suis belle, je suis désirée!» et le vide que l'âge creusait entre elle et Maurice lui semblait se combler.
Le cotillon s'achevait. On soupa, le salon transformé en une sorte de restaurant de nuit; et les femmes, vraiment, par leur attitude, complétaient la ressemblance. Le désordre que l'agitation de la danse avait mis dans les coiffures et dans les toilettes, on ne songeait plus à le réparer; on l'accentuait par des accoutrements bizarres, trouvés dans les pétards de la dernière figure. Hommes et femmes s'amusaient à des gamineries. On tournait le bouton du commutateur électrique, on faisait une obscurité d'un instant, pendant laquelle les lèvres effleuraient les épaules. Julie et Maurice Artoy, placés en face l'un de l'autre, parlaient peu, écoutaient distraitement ce que disaient leurs voisins. Leurs yeux, invinciblement, se cherchaient, se fondaient dans une langueur de nouveaux époux qui épient la marche des aiguilles vers l'heure d'être seuls.
Le jour, tombant d'un ciel qui revêtait le bleu métallique du plomb, se glissait déjà entre les fentes des rideaux, par les corridors, venant des portes lointaines. Il apportait, avec une sensation de fadeur et de fatigue, l'envie de ne plus dormir, de ne pas faire cette anormale tentative de fermer ses yeux au soleil nouveau...