Les tables prestement enlevées, l'orchestre disparu, des amateurs jetèrent encore aux affamés de danse la pâture de quelques valses, de quelques galops... Puis brusquement tout s'arrêta, on referma le piano, les domestiques vinrent éteindre les lampes. Les rideaux des fenêtres, les contrevents furent ouverts; et le premier rayon de soleil, d'un rouge de feu de Bengale, chassa les plus attardés.

Maurice, Julie et Claire reconduisirent ceux-ci. Au jour, Mme Surgère remarqua la pâleur de Claire.

—Va te coucher bien vite, mignonne, lui dit-elle... Ne reste pas là, tu vas prendre froid. Tu es fatiguée, tu n'as pas bonne mine.

—Oui, fit-elle... Je ne me sens pas bien. Elle tendit son front, sur lequel Mme Surgère posa un baiser, puis rentra dans l'hôtel et gagna sa chambre.

Maurice et Julie remontèrent l'un après l'autre les quelques marches du perron d'angle... Ils restaient muets; cependant ils savaient bien qu'ils avaient quelque chose à se dire, puisqu'ils ne se séparèrent pas, puisque Julie laissa le jeune homme l'accompagner, puisqu'ils traversèrent ensemble les salons déserts. Où allaient-ils? Silence et solitude, c'était tous les espaces si pleins, si bruyants tout à l'heure... Le jour les éclairait maintenant; mais on avait refermé les fenêtres, et une odeur d'animal humain y fermentait encore. Pourquoi Maurice suivit-il Julie, marchant avec lenteur à travers les salles? Pourquoi voulut-il la conduire dans le boudoir mousse, vers ce fauteuil où elle s'était assise quelques heures auparavant? Elle se laissa faire. Car son cœur était tout alangui; l'envie des baisers et des caresses la tourmentait, autant que cet enfant qui la menait par la main.

Mais lorsqu'ils eurent laissé retomber derrière eux la portière du boudoir, ils furent dans la nuit. Les persiennes pleines, donnant sur l'avenue, étaient restées fermées. Cette obscurité fut propice et complice... Leurs lèvres se touchèrent sans que leurs yeux se vissent, et, dès lors, ils comprirent bien qu'ils s'appartenaient, que c'était fini de lutter... Leurs paroles, prières, révoltes, plaintes, ne furent que des balbutiements dans des baisers. Ils se retrouvèrent, elle, étendue sur le fauteuil, lui, agenouillé à ses pieds... Ah! certes! il y eut bien dans le cœur de la pauvre femme la douleur d'une blessure, à sentir franchie cette ligne précise qui sépare la tendresse de la lubricité. Mais quoi? son corps était prêt, appelait cette chère violence. Elle ne sut balbutier que ce mot: «Je t'aime,» quand, bouleversé par l'anxiété, près de maudire son œuvre, Maurice suppliait: «Pardonne-moi!...»

Par une pitié de la destinée, l'étrange hallucination où s'étaient passées pour elle toutes ces choses, ne s'évapora pas tout de suite. Lorsque Maurice, torturé comme un prêtre qui vient de briser son idole, ramena sa maîtresse au jour et la regarda, anxieux, il s'aperçut avec étonnement qu'elle ne pleurait pas. Non, une insondable tendresse, celle qui appelle tous les sacrifices, toutes les morts pour la joie meilleure de l'Aimé, emplissait ces beaux yeux vaincus, enfin passionnés! Et sans dire de mots qui n'eussent rien traduit de leurs pensées, ils s'en allaient, le monde oublié, revenant sans savoir où à travers les salles vides...

Arrivés à la porte du grand salon qui donnait sur le vestibule, Julie arrêta Maurice; tout en l'enveloppant d'un regard de tendresse soumise, elle lui fit signe de rester là un instant, de ne pas la suivre. Il baisa le bras nu tendu vers lui.

—Oui... Je reste. Va! je t'aime!

Il s'en retourna de quelques pas tandis qu'elle regagnait sa chambre. Il colla son front aux vitres, regardant, ne voyant pas le jardin bleui par le matin qui grandissait.