Et puis, les événements, par leur jeu naturel, avaient rendu irréalisables ces projets, si faiblement voulus. Dès qu'ils furent amants, Maurice et Julie répugnèrent à vivre sous le même toit, dans la maison du mari. Maurice loua un appartement rue Chambiges; il ne vint plus place Wagram qu'en visiteur, en dîneur assidu: l'intimité avouée des jours de convalescence fut abolie. Peu de temps après, Claire Esquier quittait l'hôtel à son tour: elle avait désiré rentrer à Sion pour quelques mois encore, prétextant la tristesse de cette vie sans compagnes de son âge; et ni Julie ni Esquier n'osaient s'opposer à cette retraite. Elle dura, non pas quelques mois, mais plus de deux ans, où la jeune fille s'efforça sans doute, dans le silence, dans le secret, de guérir le mal de son cœur. Elle semblait y avoir réussi, quand, sortie définitivement du couvent, on la revit chez les Surgère. Elle fut cordiale avec Julie, sans affecter la tendresse; avec Maurice, à peine quelque embarras glaça les premiers entretiens. Lui sut bien lire dans les prunelles noires de Claire le souvenir toujours vivant du roman inachevé de leur jeunesse; il n'y crut pas lire de rancune. Peut-être survivait-il aussi la méfiance des brusques attaques, des caresses volées. Il s'efforça de dissiper l'inquiétude, de désarmer la méfiance. Il fut attentif et amical, sans allusion au passé: insensiblement, Claire rassurée, lui revint, un peu triste, pourtant souriante.

Julie, incapable de redouter une trahison, vit avec plaisir leur entente restituée. Puisqu'ils étaient destinés à vivre l'un près de l'autre, ne valait-il pas mieux qu'ils s'aimassent? Elle rêvait, tendre et honnête cœur, de marier Claire le plus tôt possible—avec le baron de Rieu, par exemple, à qui certainement elle plaisait—et de demeurer ainsi toujours proches les uns des autres, paisibles, unis.

N'était-ce pas tout simple?

Oui, c'était tout simple, pour des âmes simples comme Julie, comme Claire, comme Jean Esquier; c'était le juste arrangement de l'avenir. Mais Maurice Artoy n'était point un simple. Dès qu'il se sentit relié à Claire par le fil d'une nouvelle intimité, assuré contre sa rancune ou ses révoltes, il ambitionna davantage. Oh! point de la reprendre, point d'en faire le jouet d'une passion perverse, greffée sur l'autre amour: la pensée de tromper Julie lui demeurait odieuse.—Non, mais de connaître ce qui subsistait, dans cette âme close, de l'ancienne tendresse qu'elle lui avait donnée; de savoir si, malgré tout, elle continuait à lui appartenir. Tous les vrais sentimentaux ont cette inquiétude qui les ravage: savoir s'ils sont aimés de celles mêmes que les circonstances, ou seulement leurs propres scrupules, leur interdisent. S'ils se savent aimés, le retard de la possession leur importe peu: leur faim de tendresse se nourrit aisément de rêves, sans date pour l'échéance. Maurice était de ceux-là, de ceux qui, comme on l'a dit d'Henriette d'Angleterre, toujours «demandent le cœur».

Mais comment le redemander à la jeune fille, ce cœur qu'il avait repoussé et si durement meurtri? Il n'osait pas. Plusieurs fois déjà, il avait commis envers Julie cette demi-trahison: se rendre place Wagram au milieu de la journée, à l'heure où Mme Surgère était sortie, où Claire d'ordinaire jouait du piano, seule dans le salon mousse... Il s'asseyait près d'elle, il l'écoutait; ou bien, la jeune fille s'interrompant de jouer, ils causaient avec simplicité... Mais aussitôt les allusions préméditées à leur affection émue d'autrefois lui apparaissaient impossibles, presque monstrueuses. Et de ces tête-à-tête, où ils avaient parlé de choses indifférentes, il s'étonnait de rapporter l'inquiétude singulière, la pesante tristesse qui bientôt le rejetaient plus violemment à Julie.

Cette journée de printemps, proche de l'été, était propice aux songeries énervantes, aux mauvaises suggestions. Les oisifs la connaissent, cette lourde première moitié d'après-midi, si longue, si vide. Son déjeuner achevé, ses journaux lus, Maurice n'avait plus rien à faire jusqu'aux environs de six heures,—jusqu'à la visite quotidienne de Julie.

Il s'était levé. Il avait jeté sa cigarette. Indécis, il arpentait la vaste chambre rectangulaire qui, avec une antichambre et un cabinet, composait l'appartement.

Tout lui rappelait Julie dans ce logis, choisi au lendemain du jour où pour la première fois elle lui avait appartenu. Elle avait surveillé l'installation, assez élégante, grâce aux pièces conservées de l'ancien mobilier de la rue d'Athènes. De menus ornements façonnés de sa main couvraient les meubles, des bibelots qu'elle lui avait donnés à chaque retour d'anniversaire. Même quelques objets de toilette à elle, une matinée, des épingles à cheveux, des babouches, y demeuraient dans les armoires. Le parfum de fougère qu'elle portait sur elle peu à peu avait imprégné les tentures. Oui, ce rez-de-chaussée de la rue Chambiges, c'était bien l'asile de leur union; et c'est pour cela que Maurice s'y plaisait, trouvant éparse la chaleur des années de tendresse, d'oublieux refuge sur le sein de l'aimée.

«Chère Yù, comme je l'aime!»

Il se disait cela, tout haut, pour un objet rencontré par son regard, qui marquait telle date de leur long amour... Et cependant, plein de ses souvenirs, sans qu'il pût réellement se reprocher d'aimer moins Julie que la veille, que le mois d'avant,—en ce moment il discutait avec lui-même une démarche dont l'idée lui était venue en déjeunant et que sa conscience condamnait.