Il avait dit au cocher: «Chez Grus, vivement.» Le fiacre descendait les Champs-Élysées. Paris de mai, si brillant, si vivant, si pimpant, entrait dans les yeux du jeune homme, le rajeunissait lui-même avec l'année... Quelque chose lui paraissait lumineux dans l'avenir, il ne savait quoi, un événement qui trancherait sur le bonheur doux, monotone, où il se sentait enlisé peu à peu.

Il toucha au coin du boulevard Haussmann, prit chez Grus les mélodies polonaises; cinq minutes après il atteignait l'hôtel Surgère.

La vieille Tonia vint ouvrir la porte. Maurice demanda hypocritement:

—Madame est là?

—Non, répondit la vieille d'un ton maussade. Elle est sortie. Vous savez bien que c'est son heure.

—Quand rentrera-t-elle?

Tonia fit un geste d'épaules qui signifiait: «Je l'ignore,» ou bien: «Vous connaissez aussi bien que moi les habitudes de Mme Surgère.» Et sans plus vouloir parler, elle rentra dans sa loge.

Allégé d'une inquiétude, Maurice monta. Des notes de piano lui parvenaient: une de ces mélodies nombreuses et chantantes, si reconnaissables, où Beethoven fit parler l'âme humaine avec des sons.

Il entra dans le grand salon, traversa le petit, amortissant ses pas sur les tapis lourds, et parvint ainsi jusqu'au boudoir mousse.

En profil perdu, il aperçut Claire assise devant le piano drapé. Elle n'avait pas beaucoup changé. Les cheveux trop noirs, la bouche trop rouge, les joues pâles comme des feuilles de camélia, c'était toujours l'enfant singulière qui avait tenté Maurice, lorsqu'elle lui était apparue dans la villa des Œillets. Elle avait un peu grandi. La maigreur puérile avait disparu; mais elle demeurait mince et souple, avec ce roulement de buste sur les hanches, si gracieux, si rare chez les Françaises. Cette mobilité s'accusait dans l'ondulation que le jeu donnait à sa taille. Elle jouait cette admirable page, l'une des moins célèbres, où le maître a exprimé les mélancoliques du départ, l'angoisse de l'absence et ces joies du retour qui en sont la rançon. Elle achevait la première partie: le Lebewohl,—l'Adieu... Les chevaux secouent leurs grelots et piaffent; les postillons font claquer leur fouet; sur les marches du seuil, l'amant enlace une dernière fois sa maîtresse... Puis la berline s'ébranle, s'éloigne dans une nuée de poussière et disparaît au tournant du chemin... Maurice s'était assis. Il écoutait, se gardant de révéler sa présence;