et en même temps il regardait Claire. Cette musique coulait sur ses nerfs, pour les rendre plus sensibles et rythmer leurs vibrations. Avec les gestes menus de ses doigts, Claire traduisait et conduisait son rêve; elle évoquait des coins du passé, elle entr'ouvrait le voile qui cachait l'avenir, incertain, angoissant.

Il se sentait heureux et douloureux, immobile dans le présent paisible, et pourtant inquiété de désirs pour un lendemain indéterminé. Oui, c'était bien cela. Tranquille aujourd'hui, il concevait obscurément des joies meilleures pour plus tard, sans se demander d'où elles viendraient.

Mais lui viendraient-elles seulement? Pourquoi l'avenir les lui apporterait-il, ces joies qu'il n'avait pas goûtées? La fortune l'avait trahi une fois pour toutes; toujours il demeurerait un demi-pauvre, sentant mieux sa pauvreté par le souvenir du luxe antérieur.—L'ambition, la gloire... Ces mots le faisaient sourire tristement. «L'épreuve est faite... jamais je ne serai un grand artiste en rien, jamais. Je suis un amateur très intelligent, voilà tout.» Et l'amour, la joie des femmes? Oh! c'était sa blessure, cela. Banqueroute de l'argent, banqueroute de la gloire, il s'y résignait, mais il souffrait encore dans son cœur d'amant, et si la mélancolie de cette musique lui remua les entrailles, c'est qu'elle disait une torture pareille à la sienne. Car maintenant elle contait le vide de l'absence, la maison et l'âme désertes, la route regardée désespérément à chaque heure, du seuil de la porte, sans que jamais au tournant reparaisse le visage aimé...

«Et pourtant j'aime, pensa Maurice. J'ai une maîtresse adorable qui m'aime uniquement.»

Il ne se mentait pas à lui-même. Si le temps, l'usure naturelle des sentiments humains, avaient rendu le désir moins palpitant, une tendresse si puissante, un si ardent besoin de la présence de Julie avaient poussé des racines dans son cœur que, vraiment il pouvait le dire, jamais plus qu'aujourd'hui il ne l'avait aimée. Julie était l'épouse, la chair de sa chair. Si on l'ôtait de sa vie, il sentait qu'il s'écroulerait misérablement. Il constatait en lui le besoin irréductible de cette femme chérie, et au tressaillement de tendresse que cette constatation soulevait en lui, une irritation se mêlait. Il n'avait pas trente ans et voilà que sa vie sentimentale, comme sa vie d'artiste et de mondain, était finie. Il aimait une femme très belle, certes, très désirable, mais cette femme avait quarante ans. Que le miracle de jeunesse qui la conservait belle et désirable se continuât, qu'il fût lui-même vieux, dépris de l'amour avant elle, n'importe! Notre cœur a l'âge même de son amour: son cœur avait quarante ans. Jamais il ne connaîtrait l'évolution naturelle de l'amour des jeunes hommes, le désir, l'initiation de la vierge ignorante, le mariage, la famille créée... Tout un chemin de la vie lui était fermé comme par un mur.

«Et c'est pour cela que Claire me trouble tant. C'est qu'elle représente pour moi le jardin interdit où il ne me sera pas permis de vivre... Car je ne l'aime pas.»

Afin de se prouver à soi-même qu'il ne l'aimait pas, il la regardait, et vraiment sa chair ne s'émouvait pas. «Dire qu'il y a trois ans, pensa-t-il, si je m'étais trouvé ainsi, seul avec elle, je n'aurais pas été capable de me tenir tranquille... Et c'était une enfant alors, à peine formée.» Il évoquait les souvenirs de Cannes, ces poursuites de la jeune fille dans les coins de la villa, rien que pour voir ses yeux noirs devenir fixes, pour tenir son buste, haletant, renversé sous un baiser, moins par désir que par curiosité, par un dilettantisme amoureux un peu pervers.

«Comme c'est loin, tout cela! Voilà des folies dont je suis bien guéri aujourd'hui.»

La présence continue de Julie l'avait lentement transformé, et toutes les mauvaises greffes de scepticisme, de rouerie, de perversité sentimentale, au contact de cette belle santé d'âme, s'étaient desséchées une à une.