En ce moment même, bercé, dissous par la mélodie, ce qu'il ressentait, c'étaient les appréhensions d'une agonie dans l'avenir, à un moment qu'il ignorait,—d'une souffrance causée par cette enfant blanche et brune dont les doigts minces glissaient sur les touches... Il se disait sincèrement: «Non, je ne l'aime pas.» Mais une tendresse confuse l'agitait pourtant pour ces yeux, cette peau blanche, ces cheveux noirs. Ou plutôt c'était la mélancolie d'une perte irréparable, d'une chose entrevue qui aurait pu être, qui ne serait pas.

D'où qu'elle vînt, cette tristesse s'accrut peu à peu, devint une telle angoisse qu'il sentit qu'il allait pleurer, crier, si la musique durait un instant de plus. Il se leva, s'approcha: le bruit de ses pas s'amortissait sur la haute laine des tapis, mais Claire devina sa présence. Elle se retourna à demi.

—Ah! c'est vous?

Elle lui tendit ses doigts, qu'il pressa à peine.

—Il y a longtemps que je suis là, dit-il, déposant sur le piano, sans plus y songer, le recueil de mélodies polonaises qu'il apportait. Je vous ai écoutée jouer cette admirable chose. Et, vous voyez, cela m'a tout ému.

—Oui, répliqua Claire. C'est vraiment admirable. Je ne me lasse pas de la jouer, cette page de l'Adieu. J'en suis tellement pénétrée que quand je la joue ici pour moi seule, il me semble traduire simplement ma pensée.

Elle reprit discrètement les dernières mesures. Maurice, qui s'était assis près du piano, dit, presque bas:

—Ne jouez plus... Je vous assure, je souffre à entendre cela.

—Vous avez raison, dit-elle... Cela me rend nerveuse, moi aussi.

Elle ferma le piano, et s'accouda dessus du coude gauche, sans quitter le tabouret.