—Tenez, je vais reprendre ma place dans le fauteuil où je vous écoutais. Rejouez-moi la seconde partie, l'Absence. Cela me remettra, et tout de suite après je partirai.
Elle consentit. Assis près d'elle, Maurice l'écouta. La musique docile traduisait encore son rêve. Elle disait plus douloureusement l'irrémédiable du passé, l'impuissance à revivre le temps une fois vécu; elle évoquait la nuit trouble de l'avenir, sans issue, sans but.
La pendule sonna gravement une demie. Maurice, excédé d'émotion intérieure, s'approcha de Claire, prit la main droite sur le piano même, tandis que l'autre continuait l'accompagnement, la serra un instant.
—Adieu, dit-il.
—Venez-vous dîner ce soir? questionna la jeune fille.
—Non, répliqua-t-il; je suis trop triste. Je serais un mauvais convive.
Elle n'insista pas, fit de la tête un signe d'adieu, sans cesser de jouer, sans parler. Il s'éloigna, quitta le salon et l'hôtel.
«Quelle âme ai-je donc? pensa-t-il tandis que sa voiture le ramenait rue Chambiges. Quelle force irrésistible m'a fait parler à cette enfant comme je viens de le faire? C'était inutile, et c'était mal, car je n'attends rien d'elle. Et puis, j'aime Julie infiniment. Aucune femme —même Claire—ne saura me détacher d'elle... Alors, pourquoi, pourquoi?»
Il ne trouvait pas de réponse, il ne pensait plus, c'était une voix extérieure, hors de lui, qui répondait:
«Non, c'est vrai, tu n'aimes pas cette enfant. Cela viendra peut-être, le temps aidant; aujourd'hui, tu ne l'aimes pas. Si de la voir hors de ta portée, interdite à toi, tu te sens affreusement triste, c'est qu'elle te montre ta vie close, finie pour l'amour, maintenant. Certes, ta maîtresse t'est chère, tu aimes ta chaîne: mais cette enfant représente la liberté, l'avenir.»