Pauvre Julie! l'inquiétude, la tristesse devinées au fond des yeux clairs de Maurice devenaient son inquiétude et sa tristesse, maintenant qu'elle l'avait quitté, et que durant vingt-quatre heures elle ne le verrait plus. Maurice avait dit: «Je n'ai rien.» Aussitôt il s'était répandu en étreintes plus passionnées, en mots plus caressants.... mais on ne trompait pas le cœur de Julie. Elle connaissait trop les regards, les gestes, la voix de son ami; elle y percevait des altérations légères que lui-même n'y soupçonnait pas. Cette fois, elle se demandait, angoissée: «Qu'est-ce qu'il a, cet adoré?» et tout de suite son anxiété se précisait: l'inquiétude de Maurice était une menace pour leur amour.
Rien qu'à penser à cela, elle défaillait. Sa tardive tendresse avait si complètement occupé son cœur! Si on l'en ôtait maintenant, elle n'avait plus de raison de vivre, elle le sentait bien; elle s'affaisserait comme une plante débile, privée de son tuteur. «Je l'aime tant, mon aimé!» Elle l'aimait pour tout ce qu'elle avait pâti longtemps à se sentir vide et délaissée; pour la violence faite à sa chasteté et à sa foi religieuse; pour l'anxiété de l'avenir, jamais oubliée, même aux minutes les plus exaltées,—chaque année, chaque heure accusant entre elle et Maurice la disproportion des âges...
Oh! la sainte tendresse, si étroitement mêlée de souffrance que chacune des palpitations de son cœur l'avait fait saigner.
D'abord, au lendemain de l'abandon, ç'avait été, malgré l'orgueil d'avoir fait heureux l'homme qu'elle aimait, un affreux dégoût de soi, la conscience d'être irrévocablement déchue, le remords du soldat qui passe à l'ennemi. «C'est fait, c'est fini... Je ne serai plus jamais une honnête femme.» Et elle, que le pas, que la voix de Maurice, entendus de loin, que son nom seul prononcé, bouleversaient, redouta la seconde épreuve, d'une peur instinctive de la chair et de l'esprit... Peu d'hommes soupçonnent ce que souffre une femme longtemps fidèle dans le mariage, lorsque, station par station, elle monte le calvaire de l'adultère.
Elle fut à lui pour la seconde fois, plus de deux semaines après le bal, rue Chambiges,
dans l'appartement à peine installé de Maurice. Jamais Maurice ne devait connaître la torture qu'elle avait subie à descendre de fiacre, au coin de la rue, sous l'œil rieur du cocher, à se glisser le long des murs jusqu'à la porte de la maison, puis jusqu'au seuil de l'antichambre où son amant la reçut, demi-morte d'effroi et de honte, dans ses bras... Devina-t-il au moins que les premiers dévêtements, malgré les baisers et les étreintes dont il les enveloppa, lui firent mal comme de s'arracher l'épiderme lambeaux par lambeaux? Comprit-il qu'elle souffrait mille fois plus qu'une épousée,—car l'épousée a le refuge de son ignorance,—que tout lui fut martyre, dans cet amour, sauf la minute unique où sa vie lui sembla fugitivement confondue avec la vie de l'adoré?
Ces cruels effarements qui la torturaient alors, elle devait se reprocher plus tard de ne plus les éprouver... Le temps invincible usa sa pudeur comme il use tous nos sentiments, comme il nous use. Mais Julie ne fut point de ces amoureuses qui raillent leur innocence abolie. Que de fois, après les caresses, elle se contempla elle-même avec étonnement, presque avec pitié, confuse d'en avoir été si troublée, confuse de se découvrir une puissance d'émotion qu'elle ne s'était pas connue! Quoi, c'était elle, cette passionnée, soumise, sans la pensée même d'une révolte, comme une chose, aux désirs d'un homme, d'un homme si jeune? Elle n'eût pas été plus surprise si, regardant un miroir, la glace lui eût renvoyé une autre image que la sienne...
Temps troublés, incertains, agités et mélancoliques, ces premiers temps d'amour où ils faisaient, pour ainsi dire, l'apprentissage l'un de l'autre. Quand elle s'en souvenait, l'évocation la faisait tressaillir; mais elle n'en eût point souhaité le retour. Il lui semblait, était-ce étrange! qu'en ce temps-là Maurice l'avait le moins aimée; moins même qu'avant, moins qu'au temps de leur paisible communion d'amis amants. Plus de douces promenades à deux, plus de courses communes en voitures... Seulement l'entrevue de cinq heures, devenue de plus en plus fréquente, puis quotidienne; et cette entrevue, hors l'étreinte où tout s'oublie, était vide, morne: deux ennemis désarmés qui s'observent. L'étreinte dénouée, ils éprouvaient l'envie inavouée de se quitter, d'être seuls,—pour se désirer de nouveau, dans la solitude...
Lentement, cependant, à travers les broussailles et les cailloux de ces premières étapes d'amour, ils s'acheminaient, et ils l'ignoraient! vers le paradis secrètement attendu. Un sentiment nouveau germa, crût en eux: le désir d'être proches, de se frôler, de se regarder; désir des abandons silencieux aux bras l'un de l'autre, longtemps après que s'est tue la voix tyrannique des sens. C'était la tendresse de leurs premiers mois d'amitié, et quelque chose de plus, car elle fut plus exaltée, plus chaude de reconnaissance; violente comme un appétit, profonde en même temps, intime comme une douleur...