Alors seulement ils sentirent qu'ils approchaient de cette cime, si rarement atteinte, où deux êtres humains s'aiment parfaitement.
Quand ils l'atteignirent, ils en eurent conscience, et cette date devait vivre toujours dans leur mémoire. Ce fut vers l'automne de la première année. Maurice, inquiet de voyages, las de la ville, tourmenté aussi d'un étrange besoin d'isolement, avait quitté Paris. Quinze jours durant, il parcourut, en pays d'Aveyron, les beaux sites mal explorés qui avoisinent Espalion et Figeac. Tout ce temps-là il vécut seul avec le cocher, demi-sauvage, des deux bêtes maigres, infatigables, qui le traînaient par les routes... Autour de lui, défilaient les vastes paysages; la voiture longeait des entailles à pic, au fond desquelles coulait un torrent. Parfois un pont léger, moderne, ou quelque vieille ogive moussue, franchissait l'entaille. Des chemins descendaient éperdument vers les abîmes, et lentement escaladaient l'autre versant. Au bout de lourds promontoires de chaînes, les villages apparaissaient comme les guivres de proues gigantesques... Puis, sur les plateaux, c'étaient les pâturages immenses de l'Aubrac, leurs villages lointains, leurs lacs mystérieux où, disent les légendes, dorment les villes mortes...
Oh! les départs dans le matin blême, par la rosée et la brume lumineuses! les routes où, comme des fantômes bleuâtres, apparaissent à travers le brouillard les formes amplifiées des troupeaux, des chariots qu'on va rencontrer!... Oh! les soirs de solitude, parmi les bourgades aveyronaises, quand, après le pesant dîner d'auberge pris à la table des voyageurs, Maurice s'en allait errer dans l'ombre des rues, à peine éclairées par quelque lanterne à schiste, au bout d'un angle de chaînes! Concentrées par l'isolement et le silence, ses sensations se décuplaient d'intensité, indéfiniment réfléchies sur les parois de son propre cœur... Comme il se sentait loin de tout, et seul! Des rares êtres humains qu'il voyait passer près de lui, aucun ne parlait sa langue,—pas une pensée commune n'habitait ces cerveaux et le sien... Il s'abîmait dans sa solitude: «Je suis seul... seul, seul...» Et c'était une volupté horriblement douce. Mais elle l'eût ravagé s'il n'eût pu se répondre: «Oui, je suis seul, ici, mais je ne suis pas seul dans la vie... Là-bas, quelqu'un pense à moi.» Le prix de cette pensée fidèle, sœur de sa pensée, imprégnée de son souvenir malgré la distance, il le connut seulement à cette heure... Parmi les pauvres et nobles paysages de l'Aveyron, l'absente lui fut vraiment toute l'humanité. Elle le hanta. Le reflet évoqué d'un de ses regards, le sillage d'un geste, l'écho d'une parole, soulevèrent en lui des commotions imprévues, impérieuses à le faire crier... Il baisa dévotement, et mille fois, les dépêches que lui remettaient, à chaque étape, les buralistes des télégraphes.
Lorsqu'il regagna Paris, la solitude l'avait transformé. Un télégramme, daté de Vic-sur-Cère, annonça à Julie qu'il arrivait avant le jour; elle le trouverait rue Chambiges, sitôt qu'elle viendrait... Et la minute inoubliable fut celle-ci: quand ils s'enlacèrent dans le crépuscule de la chambre aux persiennes closes, lui couché, à demi sorti du pesant sommeil où l'avait plongé la fatigue, elle, vêtue pour la marche, apportant du dehors un parfum d'air frais, et comme la phosphorescence, sur ses vêtements, sur ses joues, dans ses cheveux, de la lumière joyeuse du matin. Maurice, dressé sur son séant, avait saisi le buste, la tête chérie; le désir des baisers faisait oublier les paroles à leurs lèvres. Elle, son cœur intelligent d'amoureuse tressaillit de bonheur, moins parce qu'elle retrouvait l'aimé que parce qu'elle le trouvait cette fois tel qu'elle l'avait si longtemps rêvé: non plus l'enfant nerveux, non plus l'amant impérieux, mais l'être pareil à elle-même, cherchant l'obscure fusion de leurs âmes, rêvant d'être sa chose dévouée, son bien, son tout.
Ce fut l'aurore du temps béni, rançon des angoisses, des dégoûts de la première heure, rançon de l'avenir aussi, de tout ce qu'un amour absolu enclôt de menaces pour le lendemain. La destinée miséricordieuse leur concéda cette trêve: nul obstacle à se voir, nulle surveillance jalouse; une cabale de protection semblait formée autour d'eux. Aucune saison de l'année ne les sépara désormais. À l'hiver de Paris, aux rendez-vous quotidiens de la rue Chambiges,—coupés par quelques semaines passées à Nice,—succédaient les villégiatures en commun, à la campagne, à la mer, où tour à tour Antoine Surgère et Esquier venaient les rejoindre. Tout naturellement, la vie s'était arrangée à leur garantir le repos. Il ne tint qu'à eux de goûter le bienfait que l'être humain cherche le plus obstinément ici-bas: l'oubli des jours, le doux néant de vivre.
Maurice le goûta: il fut heureux; Julie aussi fut heureuse, mais son bonheur se trempa d'une inquiétude invincible, née avec lui, née de son excès même, et qui, dès lors, ne cessa de grandir. Quand elle comparait sa vie d'autrefois à celle d'à présent, elle mesurait avec épouvante l'obscur abîme d'où l'amour l'avait retirée,—mais pour combien de temps?... Pour des mois? peut-être!... Pour des années? peut-être... Assurément point pour toujours. «Quand Maurice aura l'âge que j'ai aujourd'hui, moi, je serai une vieille femme...» Une heure viendrait donc où Maurice lui serait ravi, où elle retomberait dans les limbes de son ancienne existence, avec le souvenir du bonheur perdu, pour la désespérer. «Maurice se mariera... S'il ne se marie pas, il me quittera...» Cette pensée la rongea. Elle l'oubliait auprès de Maurice; la solitude l'y rejetait.
Les vraies heures d'agonie, c'était quand elle avait lu dans les yeux de son aimé une préoccupation, un rêve dont il n'avait pas voulu dire le secret. Elle les connaissait si bien, jusqu'aux moindres fibres de la prunelle, ses clairs yeux d'ambre... Elle y lisait si nettement le désir qui n'était pas pour elle, fût-il indécis au point que Maurice lui-même ne le distinguait pas! Dès qu'elle l'avait quitté, son martyre commençait. Les yeux de Maurice, avec la tache de la pensée trouble, la hantaient. Elle s'enfermait dans sa chambre, pour être seule avec son chagrin; et là, elle pleurait sur l'inconnu, sur le vague péril. Ah! qu'un confident lui eût été cher, pour ces pensées sans nom! Mais où le prendre, ce confident? La pudeur scellait ses lèvres en face du vieil ami,—d'Esquier, qui pourtant avait tout deviné,—elle le savait. Alors qui?... Le confesseur!... Bien des fois, passant rue de Turin, elle fut tentée par l'arcade blanche de la petite chapelle. Hélas! la honte de son péché lui en barrait l'entrée; elle sentait qu'elle ne rentrerait là que lavée par le remords et par la pénitence, plus tard, bien plus tard, après l'écroulement de son bonheur... Elle errait cependant autour des églises: parfois elle s'y glissait furtivement, comme si elle avait peur d'être aperçue, elle, pécheresse, par ce Dieu même qu'elle y venait chercher. Écroulée sur un prie-Dieu, elle demeurait des heures entières dans un coin sombre des basses nefs, côte à côte avec de vieux pauvres, des dévotes à chapelet. Elle ne priait pas: comment oser demander ce que souhaitait son cœur coupable, la sécurité, l'éternité de la faute?... Non. Elle ne demandait rien, elle s'attendrissait seulement, en face du tabernacle; elle prenait peu à peu le courage d'étaler sa misère aux yeux du Maître divin. Il sait bien, Lui, ce qu'il faut aux pauvres amoureuses!... Il voyait bien son impuissance à désirer la guérison de son âme! Au moins, par sa présence à l'église, la pécheresse protestait contre son indignité, et il lui semblait que, par un de ces moyens miraculeux qui sont entre ses mains, Dieu s'arrangerait, un jour, dans longtemps, longtemps, pour que le crime fût pardonné.
En quittant Maurice, ce jour-là, elle eut le désir d'une de ces humbles stations à l'église, avant de regagner la maison. Sept heures avaient sonné, le temps pressait. Mais en ce moment, Antoine Surgère était à Luxembourg; Esquier s'accommodait volontiers, pour les repas, des caprices de Julie. Elle se fit conduire à la chapelle dominicaine de l'avenue Hoche. Au moment où elle y pénétra, le bas de la nef était rempli de silhouettes agenouillées: c'était un samedi, l'heure des confessions.
«Voilà des femmes du monde, comme moi, se disait Julie; et elles n'ont pas rompu leurs habitudes religieuses, elles!... Comme je vaux peu, mon Dieu!»