—Je ne sais pas. C'est au législateur à trouver et à régler cela... Question d'équilibre à établir, voilà tout.
—Vraiment? fit Daumier ironiquement. Vous croyez cela, vous? Voulez-vous que je vous démontre scientifiquement votre erreur? Vous n'y tenez pas? Je vais vous la démontrer tout de même. Observez les bêtes, pour qui la nature infaillible se charge de faire les lois. L'association des deux sexes, c'est un fait sans exception, dure le temps qu'il faut pour réaliser un adulte. Or, pour réaliser un homme adulte, il faut vingt ans. Donc, de son essence, l'association de l'homme et de la femme doit durer vingt ans à partir de l'union, c'est-à-dire à peu près toute la vie. Que dites-vous de ce raisonnement?
—Il m'est égal. Je ne tiens pas à réaliser des adultes, comme vous dites.
—Je le sais; aussi vous êtes un être immoral dans le sens propre du mot.
Esquier intervint:
—Vous l'avez dit, Daumier: Maurice est immoral, comme presque toute sa génération. Seulement, je ne vois pas bien au nom de quoi vous le condamnez, vous qui ne croyez à rien.
—À rien? quelle erreur! Ma morale est précise et tient dans un seul précepte: conformer ses mœurs individuelles aux intérêts de l'espèce. Voilà pourquoi je suis pour le mariage régulier contre l'union libre, pour l'amour fécond contre l'union stérile. Mais je vous ennuie...
Il se tut, étonné de voir presque tous les visages devenus sérieux. Claire montrait la gêne que donne aux jeunes filles une conversation effleurant des sujets qu'elle ne doit pas comprendre. Esquier méditait. Mais Maurice et Julie avaient senti la brûlure des paroles du médecin, chacun sur un coin différent de son cœur. Sous l'apparat d'une formule scientifique, Daumier avait exprimé l'idée qui les hantait sans cesse: l'avenir barré par la maîtresse, l'interdit sur le mariage et la famille. Malgré eux, ils avaient croisé leurs regards: Julie laissa voir dans le sien tant de détresse que Maurice, touché, la rassura d'un sourire.
Le déjeuner, parmi ces entretiens, se prolongeait. On était encore à table quand le baron de Rieu fut annoncé. On se hâta de finir; on passa dans le salon mousse, où le café et les liqueurs étaient préparés sur un guéridon. Maurice et Julie se trouvèrent un instant l'un près de l'autre.
—Eh bien! demanda le jeune homme affectueusement, cette vilaine tristesse, est-ce fini?