Elle s'arrêta; les prunelles d'Esquier fixées sur elle disaient: «Comme vous tenez à ce mariage, ma chère amie!» Elle sentit que son anxiété avait percé dans les mots. Elle rougit, si confuse que son vieil ami eut pitié d'elle.
Il lui prit la main.
—Moi, dit-il, je ferai ce que Claire voudra. Rieu est un honnête et sûr garçon. Si vous souhaitez ce mariage, je serai avec vous...
Elle n'osa pas lui demander: «Vous ne croyez pas qu'il se fera, vous?» tant elle avait peur du «Non!» sincère qui jetterait bas le fragile édifice de son espérance.
Des semaines passèrent, après ce jour, qui ne changèrent rien: Julie vint quotidiennement rue Chambiges, et chaque fois elle se retira avec cette conviction: «Il est inquiet, il souffre d'un mal indécis,» et cet autre: «Il m'aime comme il le dit; il m'aime infiniment...» De son côté, Maurice, depuis l'entretien qu'il avait eu avec la jeune fille, où les positions s'étaient définies si nettement, s'efforçait de la voir moins souvent en tête-à-tête; mais lorsque le hasard les isolait malgré eux, ils ne savaient plus se parler que l'un de l'autre. Ils parlaient d'un avenir impossible, de quelque chose de manqué dans leur vie, ils en parlaient avec une volonté de renoncement et de résignation; mais à l'envers des mots qu'ils disaient, leur pensée était: «Au moins elle saura! Au moins il saura ce que j'ai rêvé!... Et puis, qui connaît l'avenir?...»
Pour Julie, pour Claire, pour Maurice, ces jours de trêve furent tristes,—non dépourvus de charme. À continuer leur vie ordinaire, sans accident, ils s'imaginaient volontiers que cette calme vie durerait toujours. Maurice surtout s'y complut. Il eût accepté ce pacte avec la destinée: demeurer l'amant de Julie toujours, et de temps en temps, au caprice des circonstances, voir Claire, lui parler, tenir avec elle ces entretiens singuliers où, s'avouant une espérance commune, ils se croyaient quittes envers leur conscience en ajoutant: «Seulement, c'est interdit...» Quant à la nécessité de renoncer un jour à l'une ou à l'autre, il la repoussait avec épouvante. Elles tenaient chacune à son cœur par des fibres différentes, dont il ne savait lui-même ni la sensibilité, ni la solidité... Si parfois la pensée le hanta de choisir, de briser l'un ou l'autre lien, il la chassa; lorsqu'elle s'obstina, il connut de véritables accès de désespoir, le sentiment d'une incapacité absolue à lutter, un besoin de partir, de fuir, de s'en remettre au hasard... Ainsi, aucun de ces trois êtres n'eût provoqué la crise qu'ils devinaient menaçante; ils savaient trop combien était fragile leur bonheur!
Aussi la crise ne vint-elle pas d'eux; elle vint d'où ils ne l'attendaient pas, et brusquement elle leur révéla qu'ils tenaient les uns aux autres par des chaînes si serrées que les briser, c'était commencer leur agonie.
Par une des dernières après-midi de juillet, Maurice avait une fois de plus cédé à son envie, et, vers trois heures, il pénétrait dans le salon mousse, s'étonnant de n'y point entendre, comme d'habitude, le piano chanter sous les doigts de Claire... La pièce était vide.
Il sonna.
—Mlle Claire est sortie? demanda-t-il au valet de pied.