Bouleversé par ces vagues de puissante tendresse qui battent les coeurs de quarante ans, tendresse inquiète et naïve à la fois, prête à douter de tout et à tout espérer, il lui répondit, d'une voix qui tremblait:
-- Je vous aime tant. M'aimerez-vous un peu, au moins ?
-- Vous savez bien que je vous aime !
"Oui, elle m'aime, pensait-il en buvant la douceur de ces yeux bleu clair, en respirant cette odeur de jeune printemps qu'elle évaporait. Elle m'aime, mais comment m'aime-t-elle ? surtout comment m'aimera-t-elle ? Une sorte de tendresse filiale lui suffit aujourd'hui. Mais quand je serai son mari ? Oh ! m'aimera-t-elle avec tout elle-même, comme un amant ?"
Le voeu tenace, rongeur des coeurs trop jeunes pour leurs années, le tenaillait plus cruellement à mesure qu'il approchait de la possession. Il eût fait bon marché de la tendresse, de la dilection d'âme à âme. Il ne désirait que la palpitation de ce jeune corps dans les caresses, l'amour de la chair pour la chair. N'est-ce pas le voeu de tous les amants ?
Hector revenait, avec Jacqueline, des bords de l'étang. Paul, l'apercevant, envia sa silhouette plus mince et plus alerte, ses cheveux drus et bruns, sa figure juvénile, ses trente ans.
"L'animal, se dit-il avec un peu d'humeur, il a la jeunesse et l'emploie à cette chose bête qu'ils appellent le flirt, au lieu d'aimer !"
Et, si triste de ses quarante-cinq ans qu'il en oublia un instant la profonde affection qui l'unissait à son frère, il dit à Etiennette silencieuse, anxieuse un peu:
-- Rentrons, voulez-vous ?
Hector et Jacqueline, retour du bois, devisaient d'amour sur un tout autre ton.