Et ce fut tout. Il la vit s'éloigner: la tache mauve s'estompa quelque temps à travers les pousses feuillues des taillis, puis s'effaça. Alors, alors seulement il comprit que son rêve était fini, que Maud était perdue.
Une statue, près de là, dans un enfoncement de l'allée, une Hébé de marbre versait dans sa coupe ronde une invisible liqueur; au pied de la statue, il y avait un banc. Maxime s'assit sur le banc et, le front sur ses mains, s'écroula dans l'abîme de cette idée fixe: "Maud est perdue... Maud n'existe plus !"
Maud n'existait plus: à sa place, il voyait maintenant, les écailles tombées de ses yeux, une fille pareille aux autres filles de cet affreux monde, sans pudeur, sans croyances, où elle vivait, et dont il l'avait mise à part, parce qu'il l'aimait. Le mot d'Hector le Tessier: demi-vierge ! lui traversa la mémoire, et il sourit d'amertume. Elle aussi, l'idole, l'épouse choisie, une demi-vierge ! Car il comprenait tout, à présent, préparé à la soudaine évidence par les longues angoisses des doutes antérieurs. Aimer une telle âme, désirer un corps ainsi pollué, non !... C'était si impossible à cet être simple et sain, qu'il n'eut pas même l'idée de courir à cette maison, toute proche, où elle s'en était retournée, de la rejoindre, de la reprendre. Vraiment il ne l'aimait plus, il ne la voulait plus: elle pouvait appartenir à qui il lui plairait: la jalousie ni le désir ne le tourmenteraient plus... Sa souffrance, et elle était l'agonie même ! c'est que quelqu'un était perdu irréparablement, était mort; quelqu'un en qui il avait cru, qu'il avait adoré. Elle était morte, la fiancée, l'amante: il la pleurait comme une morte...
Et toute sa vie il la pleurerait.
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Le soir même, Maud de Rouvre était réinstallée à Paris. Sa résolution, comme toujours, avait été prompte et définitive. Après avoir quitté Maxime, elle avait regagné le château d'Armide, s'était enfermée seule dans sa chambre et, là, avait considéré les événements comme un chef d'armée inspecte ce qui lui reste de troupes après une défaite. Car pourquoi chercher de vaines dissimulations ? C'était une défaite, la ruine d'espérances précieuses. Reconquérir Maxime, elle n'y songea même pas. Si, près d'elle, au moment de la perdre pour toujours, il avait pu hésiter une seconde, certes, maintenant, dans la solitude, il s'était déjà repris. "Il ne m'oubliera jamais, mais jamais il ne reviendra !" Jamais ! Ce mot épouvante tellement notre humanité que la rancune de Maud fut traversée de tristesse.
Maxime disparu, que faire de sa vie ? Recommencer la lutte pour le mariage ? C'était possible. Seulement les chances de succès étaient largement entamées par l'échec présent. "Vont-ils être contents, ceux qui me guettent, Aaron, la Ucelli, et tous les petits claqués qui paradaient à la maison !..." Elle eut un instant de lassitude découragée à prévoir une nouvelle campagne pour le mariage, avec l'échec probable encore au bout de l'effort. "C'est donc impossible, maintenant, de se marier ?" Recommencer ! et comment ? Où trouver l'argent pour continuer à dépenser comme hier, où trouver trois cents louis par mois ? Déjà toute sa fortune personnelle était mangée... La rentrée à Paris, c'était la banqueroute avérée, l'assaut des fournisseurs que l'espoir du mariage riche avait fait patienter, la saisie...
"Oh ! cela... jamais !"
Alors, que faire ? Elle n'envisagea même pas l'hypothèse d'un mariage avec Suberceaux. La rancune avait trop exalté sa fierté pour laisser parler encore la voix du désir: et maintenant c'était de lui, et non de Maxime, qu'elle souhaiter se venger. "Oui... lui faire du mal..." Elle voulait lui briser le coeur, pour le mal qu'elle avait souffert de sa trahison. Or -- elle y songea tout de suite -- la vengeance était à sa portée, avec la solution immédiate de tous les ennuis d'argent, avec l'avenir assuré. "Maîtresse d'Aaron..." Soit ! Dans cette lutte entre trois hommes, pour sa conquête, elle appartiendrait au plus tenace, au plus habile, à celui dont les lentes et sûres machinations avaient déjoué, anéanti l'effort des deux autres. "Maîtresse d'Aaron !" Elle prononça tout haut ces mots horribles, imaginant le désespoir de Julien s'il les entendait, et la joie de faire ainsi souffrir l'homme qu'elle accusait de sa déchéance triompha de l'horreur inspirée par l'odieux amant qu'elle acceptait.
Désormais, elle fut résolue. D'abord il fallait partir, rentrer à Paris pour quelques jours, presser le mariage de Jacqueline avec Lestrange, puis quitter la France, aller passer un mois ou deux à l'étranger avec Mme de Rouvre. On ne se fixerait de nouveau à Paris que sûre de l'avenir, la vie restaurée, rebâtie à neuf.